Projet  de livre sur: médias occidentaux et conflit en Afrique

 

 

 

Regard médiatique occidental sur la vie politique et conflictuelle africaine : essai critique de la communication et de l'information

 

 

Titre: médias occidentaux et conflits africains: l'information et la communication en question

 

                                               Sommaire du livre

Introduction générale:                                                                                                   2

 

Bref aperçu historique et politique des conflits faisant objet de médiatisation:      6

 

Cadre théorique et critique des modèles en sciences de l'information et de la communication:                                                                                                              10

 

De quelques expériences historiques et  des médias en Afrique:                               13

 

Exposé critique de quelques modèles de communication:                                          23

 

Corpus audiovisuel et la critique de l'information et de la communication:           27

 

Corpus radiophonique et la critique de l'information et de la communication:       52

 

Francophonie – RFI et Nation-monde:                                                                         62

 

Enjeux symboliques et idéologiques de l'acte d'informer:                                          66

 

Informer et communiquer en question ou mythe de l'objectivité:                             77

 

Le factuel et la construction du réel politique et social: alternatives subversives et transgressives:                                                                                                                79

 

Informer comme mot d'ordre et communiquer comme recherche du consensus démocratique: l'alternative pragma linguistique:                                                      92

 

Conclusion générale :                                                                                                   103

 

Bibliographie:                                                                                                                109

 

 

 

 

                                             Introduction Générale:

 

 

 

On dit souvent que, parmi les pouvoirs qui régissent le fonctionnement et la vie des sociétés, il y aurait le quatrième, à savoir les médias. Ces derniers répondent souvent et malicieusement qu'il n'en n'est rien, car leur vocation est d'informer, mais pas d'exercer  quel que pouvoir que ce soit.

 

Ce qui les intéresse, serait de rendre compte des faits, en les commentant et à l'intention du public- citoyen, aujourd'hui de plus en plus à l'attention du public-client[1]. Selon le schéma démocratique de représentation, ils ont pour mission de fournir au citoyen les outils d'appréciation et de décision.

 

D'après le schéma non démocratique, ils sont la caisse de résonance du pouvoir, de la Nation, de l'Etat, par rapport à d'autres Nations. Comme l'ordre politique marqué par le despotisme, les médias y sont à l'ordre de ce monde de la monovocité. Et pour le capitalisme, les médias sont des éléments produisant ce Guy Débord appelle la spectacularité[2] de la marchandise, du rapport socio politique.

 

Ils disent également qu'ils ne sont là que pour le factuel, au nom des principes déontologiques, appelant à ne pas prendre parti. Le souci de vérité est derrière l'objectivité proclamée. C'est le vrai empirique. Cependant il faut soumettre le fait à l' « interprétance » ou l'interprétation. C'est le commentaire qui constitue la fonction discursive pour assurer l'interprétation des faits.

 

En outre, le fait devient objet de sélection et d'agencement. Cette opération de sélection, d'agencement, de construction du réel constituent les procédés par lesquels s'élabore le récit médiatique ou journalistique.

Le passage du factuel pur, de la réalité, à l'information consistant à le diffuser, est un moment où se passent beaucoup de choses, comme la volonté de vérité[3]. Il s'agit de la volonté de vérité qui prend une part considérable dans les rapports de forces sociopolitiques entre les peuples, entre  les hommes, etc.

 

Les médias oublient également qu'ils constituent une centralité technique et surtout structurelle, suivant le schéma de communication sur lequel nous reviendrons au cours de cet essai. Il consiste en ceci E (émetteur) – M (médium ou canal) – R (récepteur). En soi, cette propriété implique qu'ils soient, en dépit de leur refus, une forme de pouvoir et surtout une force de construction des récits. Mais il représente un pouvoir-carrefour. L'enjeu politico culturel dans toutes la société et de tout temps, c'est quel est le récit qui fonde la vie du groupe, quel est le récit qui est doté de vérité, quel est le récit qui oriente et permet de contrôler la société. Pourquoi parler devient de plus en plus une affaire de concurrence et de compétition dans le monde. C'est, entre autres, parce que le langage est le premier lieu du politique[4] et du contrôle.

 

C'est dans ces optiques qu'on peut inscrire le regard médiatique de l'Occident sur les conflits africains. Il s'agit des médias de masse qui ont une vocation internationale et mondiale. Les conflits africains se passent dans un coin du monde, loin des radios et télévisions internationales dont il est question dans ce travail: RFI, France 24, des chaines publiques française, etc.

 

Pourtant, les radios par la métaphore de Mac Lu’an[5] prétendent saisir, s'approprier le factuel conflictuel pour s'y prononcer. Bien qu'ils appellent cela informer, ils s'y prononcent d'abord. Mais pourquoi? En fait, c'est pour y glisser la voix d'une nation, en l'occurrence la voix de la France; c'est aussi pour livrer le combat des discours et des interprétations du monde.

 

L'objet de cet ouvrage est de montrer les non-dits de ces pratiques médiatiques sous l'angle de l'information relative aux conflits sévissant en Afrique, dans quelques cas. Il consiste également à dévoiler dans l'acte de communiquer et d'informer, d'autres actes.

 

Ainsi, nous les inscrirons dans le sillage des rapports politiques et des questions géostratégiques. Car les conflits ne sont pas seulement intéressants à connaitre du point de vue sécuritaire, mais ils sont intéressants à savoir du point de vue des calculs stratégiques. Ils sont intéressants à connaitre également pour l'influence culturelle, nécessaire dans la construction ou la consolidation des réseaux d'alliance entre les parties du monde.

 

Je voudrais, dans cet ouvrage, montrer comment informer et communiquer ont fondamentalement un sens de transmission de mots d'ordre. Ce faisant, nous prétendons questionner la pratique médiatique, les techniques de construction du réel, les principes, comme l'objectivité journalistique, l'apport de l'information dans la démocratisation des sociétés.

Ainsi, nous souhaiterions montrer comment le phénomène de propagande longtemps considéré comme l'apanage des systèmes politiques despotiques et tyranniques est au cœur de la pratique médiatique démocratique et contemporaine.

 

Le corpus à partir duquel nous engageons cette réflexion est constitué de faits informationnels et communicationnels produits par les chaines et radios internationales que je viens d'évoquer. En d'autres termes, ce sont les journaux parlés et télévisés, les reportages. Peu importe les dates de ces faits. Nous découperons à l'intérieur de ce format, de journaux et de reportage des unités de discours ou d'énonciations.

 

Nous les classerons en fonction des thèmes, comme le conflit, les crises politiques, les catastrophes humanitaires nées des conflits, l'ingérence des forces étrangères dans les conflits, etc. Tels sont les critères de choix de notre matière à examiner.

La technique que nous entendons mettre en œuvre est conçue par nous. Nous la concevons en  nous inspirant de la théorie de la signifiance du philosophe français du nom de Gilles Deleuze. La théorie de la signifiance[6] est une conception du régime de signe, ou de la sémiotique contemporaine, à savoir le régime signifiant. Selon ce philosophe, le signifiant, c'est à dire l'unité  linguistique ou extra linguistique qui fait sens, s'inscrit dans une chaine de signifiance et retrouve son signifié dans la « visagéité »[7] ou dans cet ensemble amorphe de « signifiance illimitée ».

 

Notre technique consistera donc à appliquer à notre corpus cette conception sémiologique. Nous en faisons une technique sans que l'auteur l'eût définie comme telle. Cette technique peut être appelée technique d'analyse du discours ou encore dévoilement des implicites médiatiques. Nous faisons éclater les unités de faits journalistique en vue de faire surgir les implicites.

 

Ce qui explique le choix de cette théorie deleuzienne réside dans le fait qu'elle est pragmalinguistique. En plus, elle complexifie le monde des signes. À partir d'une telle complexification, il est facile de s'affranchir de la conception naïve de la fonction des médias dans les relations internationales ou dans le contrôle du monde par les puissances militaro-industrielles. C'est donc d'abord et essentiellement à un niveau micro que l'étude s'amorcera. Le niveau micro, c'est le niveau des unités de récits journalistiques.

 

Ce texte s'articule autour de quelques parties: d'abord nous essayons de faire un historique des médias dans leurs fonctions, en les rattachant à des événements historiques qui ont marqué l'Afrique. Cet historique ne se veut pas évolutionniste. Elle vise plus à dégager les thèmes politiques et la variation des fonctions des médias, ainsi que les éléments permanents qui traversent toute une histoire de durée relativement longue. Nous les prenons sur plus de cinquante ans.

 

Nous ne concevons pas l'histoire comme un mouvement linéaire, lisse, mais une trame avec des retours, des répétitions, des paradoxes, des réalités hybrides. Ainsi, autant il y avait la propagande nazie ou colonialiste, autant elle existe encore, sous une forme différente, dans le contexte démocratique et de liberté.

 

Nous procédons aussi à l'exposé des modèles théoriques de communication en Occident. L'exposé de ces modèles théoriques vise à chercher des outils théoriques pour ce travail de réflexion. Mais aussi, il permet de voir à quel point, déjà dans la matrice idéologique, la communication ou l'information garde depuis belle lurette une structure quasi figée. Il s'agit de la structure de l' E – M – R.[8] Bien qu'il y ait le feed back dans la conception de la communication pour qu'on songe à la communication comme partage, cette structure reste valable. En fait, le feed-back ressemble plus à un déplacement de l'E. qu'à une symétrie dans l'acte de communiquer. La symétrie dans l'acte de communiquer ressemble de plus en plus à une chimère, étant donné que parler, c'est être dans une position sociale, parler manifeste cette position.

 

Ceci permet de voir dans la communication non pas ce dont rêve tant Jürgen Habermas[9], à savoir la réalisation du consensus socio-politique argumenté, en vue de fonder en raison critique, la volonté générale, au sein de la société démocratique, mais des opérations d'exercice des rapports de forces, de prise de parole conditionnée e déterminée par des facteurs extralinguistiques.

 

Communiquer, c'est par excellence, exercer un certain pouvoir. Ainsi, nous revenons à notre prudence du début de cette introduction au sujet de ce qu'est la communication journalistique.

 

Les médias constituent bel et bien un pouvoir, mais pas le quatrième ou autre rang. C'est un pouvoir en connexion avec les autres. En le disant, nous ne faisons pas forcément allusion à la conception macro du pouvoir consistant en des institutions, mais déjà à la conception micro du pouvoir[10] telle que défini par Michel Foucault dans son concept microphysique du pouvoir.

 

Le premier nid de tout pouvoir, c'est le Verbe, le langage, le récit, et l'écriture.

Puis, nous entrerons dans le vif du sujet, à savoir l'analyse proprement dite des échantillons de faits informationnels choisis selon les critères d'importance, d'intérêts médiatiques, etc. Nous mettrons concrètement en œuvre la technique conçue en nous inspirant de la théorie deleuzienne de la signifiance[11]. Il se peut que cette partie nous réserve des surprises en termes de confirmation ou d'information de nos hypothèses ou encore en termes d'ouverture de nouvelles pistes de réflexion.

 

Comme nous nous intéressons aux médias des puissances fortement présentes dans les régions en conflit que sont l'Afrique centrale, le Soudan le Darfour, nous allons consacrer un chapitre sur les enjeux géostratégiques qui entrent en écho avec la pratique médiatique. Comment les médias accompagnent-ils la défense des intérêts stratégiques de ces puissances?

A la suite de la deuxième partie, c'est à dire de l'analyse du corpus, nous mettrons en débat l'objectivité dans l'acte d'informer, de construire l'information et de l'agencer à l'attention du public. À travers ce débat nous nous attarderons sur l'opération de court-circuit de la trame des événements par les médias.

 

J'entends par opération de court-circuit[12], le fait de changer le sens ou encore la portée ou même l'itinéraire et le sens d'un événement qui fait l'objet d'information et de commentaire. Par l'acte de commenter un fait, une intention de changer le sens, ou de donner de l'épaisseur au sens, peut être perceptible.

 

Enfin, nous allons terminer cette étude par  le questionnement théorique des notions de communication et d'information. L'enjeu étant de montrer, au regard des analyses qui précéderont, et au regard des options théoriques qui sont les nôtres dans ce texte, de quelle façon ce qu'on présente comme un moyen de créer du lien social, de partager des choses au sein de la société, se définit sinon en priorité, du moins fondamentalement, comme la transmission de mots d'ordre.

Progressivement au fur et à mesure de notre réflexion, nous nous contenterons de la définition classique de la communication et de l'information comme deux notions indissociables.

 

Et puis nous montrerons comment la notion de communication a absorbé celle d'information, si bien que communiquer, c'est devenu à la fois le fait d'émettre un message, notamment dans l'appropriation commerçante et politique de la notion, et le fait d'échanger.

Néanmoins, le contenu de ces actes reste toujours l'information. Seulement, ce que je veux dire, c'est que la quasi idéologie de la communication, semble englober l'information, au vu notamment du cadre technologique dans lequel elle est prise.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Bref aperçu historique et politique des conflits faisant l'objet de regards médiatiques

 

Le conflit au Darfour a commencé en 2003, lorsque les populations civiles four réclamaient leurs terres auprès des autres communautés, notamment arabes nomades, ainsi qu'une juste considération socioéconomique. Les terres voulaient dire les puits, les zones cultivables, les points d'eau dans une zone désertique ou semi désertique de ce vaste territoire du Soudan.

La région du Darfour est un Etat parmi d'autres de la fédération du Soudan. Elles se caractérisent par un manque criard d'infrastructures en matière d'activité économique, de circulation, de santé, d'éducation et de production industrielle ou agricole. Les autochtones sont souvent marginalisés dans la distribution des richesses de l'ensemble du Soudan. Cette marginalisation a aussi un aspect politique et culturel.

 

Dans la fédération soudanaise, le modèle dominant est arabo musulman et sert de base et de socle de l’Etat Nation soudanais. Du coup ceux qui ne répondent pas à ce paradigme comme les sud soudanais par exemple et les populations fours et zagawa ou encore massalit, bien que majoritairement musulmanes, sont de fait exclues du système de contrôle et de distributions des biens communs.

 

 Face à la révolte des autochtones darfouris, il y a quelques années, la communauté arabe, soutenue par le gouvernement central, a constitué une milice puissante et violente qu'on appelle les Djandjawids. Cette milice devait, de concert avec les autorités locales représentant Khartoum, s'opposer aux revendications terriennes et socioéconomiques des Four et des autres communautés comme les Massalit et les Zagawa. Le Darfour est habité plus d'une dizaine d'ethnies.

 

Sous les exactions des milices arabes et des forces gouvernementales, les populations autochtones majoritaires de l'Etat du Darfour ont mis sur pied des mouvements de lutte contre les arabes et contre le gouvernement central. Plusieurs figures de la lutte politique des darfouris avaient lancé cette lutte contre les milices et le gouvernement de Khartoum, à savoir Abdel Wahid Nour et le Dr. Kalil Ibrahim et Minna Minawi ainsi que Hassan Jamous, et d'autres. Au bout que quelques années, ce mouvement général s'est scindé en plusieurs factions. Des factions qui correspondent plus ou moins à la configuration ethnique de ce territoire.

 

Et cette phase a coïncide avec les cycles de violences, des razzias, de massacres, des spoliations, de déplacements de personnes, des viols, notamment les fours et autres autochtones. Il faut préciser que les leaders qui dirigent les factions appartenaient à des partis actifs à Khartoum, mais de plus en plus la situation difficiles de darfouris les amener à « autochtoniser » leur engagement politique. Ce qui les amena à élaborer des bases de lutte sur le territoire du Darfour.

 

Certains d'entre eux avaient même occupé des postes de responsabilité au sein du régime islamiste, comme Kalil Ibrahim ancien membre du parti d’Hassan Al Tourabi, l'éminence grise des islamistes soudanais. Vu les injustices qui existaient dans leur Etat d'origine, ils ont décidé de mener la bataille contre le gouvernement central, à partir de leur « patrie ».

 

La bataille est celle de plus de droits, de plus d'intégration, de plus de république et de laïcité, de plus partage des richesses du pays, etc. Vu l'immensité du Soudan, son alliance avec la Chine, les richesses que recèlent le pays, les puissances occidentales et celles montantes comme la Chine ont une présence, sous la bannière de la coopération ou de l'humanitaire ou encore de l'exploitation des ressources: les USA, la Chine, le Canada, l'Angleterre, la France, l'Allemagne, etc.

 

Ce conflit a fait plusieurs milliers de morts. Des morts qui seraient qui sont pour a plupart dues à des actes génocidaires commis par les milices arabes et le gouvernement de Khartoum. Mais sur le génocide la collaboration n'est pas évidente, mais reste ambiguës du fait même de la nature de la répression et de la confusion entre milices et soldats réguliers. Cette confusion est faite à dessein.

 

Ces morts offrent un spectacle macabre, mais rentables pour les médias obéissant à la logique de l'audimat. Ils offrent également les raisons éthiques d'intervention humanitaire. C'est aussi l'occasion pour l'Occident et ses médias de jeter un regard sur la situation de détresse et de conflit qui sévit dans l'Etat du Darfour.

 

Il y a aussi des alliances qui commencent à se nouer entre les mouvements et certaines puissances. Les pays voisins, comme le Tchad, sont impliqués dans le conflit par solidarité ethnique entre Kagawa des deux territoires, étant entendu que le président tchadien est originaire de cette communauté. Mais aussi par représailles, puisque la rébellion tchadienne a ses bases arrière au Soudan.

 

Quasiment, au même moment, la rébellion actuelle du Tchad commençait à agir contre le gouvernement central. C'est en 2005 que les actions de cette nouvelle rébellion soutenue par Khartoum ont commencé à déstabiliser le régime de Ndjamena. Les médias qui ont pris d'assaut le fait conflictuel darfouri sont nombreux. Signalons que le Tchad a connu depuis plusieurs décennies des rébellions cycliques, mais nous n'allons pas remonter plus loin dans l'aperçu historique.

 

C'est le besoin d'informer les opinions mondiales et nationales qu'ils ont couvert pendant plusieurs années les atrocités contre les darfouris. C'est cette couverture de ce conflit, uniquement sous l'angle journalistique, qui constitue la donnée  générale de notre critique.

Comme par contamination ou par effet simultané, la rébellion tchadienne a repris  elle aussi. Je parle de reprise, parce que ce pays a connu depuis son indépendance, plusieurs cycles de rébellions. Le régime de Déby est né d'une rébellion et des années 90 jusqu'aux années 2004, des dissensions sont nées au sein du régime qui venait de renverser Hussein Habré. Elles prennent sources du fait que le président Déby avait modifié la constitution en vue de  pouvoir légalement se présenter aux élections, ad vitam aeternam, modifiant ainsi la constitution qui empêchait cette intention devenue concrète, pourtant.

 

Donc, la disposition limitant les mandats était remise en cause dans une réforme constitutionnelle. Les pratiques institutionnelles étaient caractérisées aussi par une ethnicisation et une colonisation du régime et de l'Etat. Les ressources pétrolières faisaient l'objet d'une gestion pour le moins opaque et patrimoniale. Le régime estime que ce sont les chefs rebelles actuels qui fomentaient des coups d'état contre le chef de l'Etat. D'où le divorce entre lui et ses anciens alliés rebelles qui ont renversé Habré.

Certes les chefs comme Timan Erdimi et Mahamat Nouri étaient membres du régime et furent complices des exactions et malversations du régime à ses débuts.

 

Selon un accord secret ou tacite qui aurait été conclu dans le maquis, il était convenu que Deby laisse plus tard sa place à un de ses amis alliés qui ont renversé Habré. Cet accord ne serait pas respecté et l'acte de modification de la constitution dans le sens de se représenter  éternellement aux élections, ont entrainé une scission et une cassure politique entre les anciens alliés. Sous le risque de se faire arrêter ou de risquer la mort, les chefs rebelles ont décidé de prendre la voie du maquis de l'Est.  Telle est l'origine de l'actuelle rébellion au Tchad.

D'autres explications existent toutefois, et consistent à indiquer que la rébellion est le résultat d'une certaine jalousie politique. Les anciens alliés, dont des proches de Deby comme Timan, nourrissaient des ambitions politiques d'être à la tête du pays. Des ambitions qui sont strictement personnels et pouvoiriste, qui n'auraient rien à voir avec les questions de constitutions et d'institutions dévoyées.

 

On voit surgir dans les explication une habitude, à savoir que les pouvoir remis en cause ont tendance à dépolitiser les posture d'opposants notamment armés, en vue de donner une image de simples avides d'argent et de pouvoir socioéconomiques. La tactique de dépolitisation permet ainsi au régime contesté de s'abriter derrière des considérations matérielles pour disqualifier les revendications hautement politiques des opposants. Cette posture des régimes est encouragée par les paradigmes néo marxiste répandu dans les élites intellectuelles et politiques occidentales qui avancent l'équation guerre et conflit= sous-développement, vice versa.

 

Il existe une dernière explication tenant à la difficulté qu'ont les africains indépendants dans les années 60 de construire des Nations respectueuses de toutes les composantes ethniques et identitaires des nouvelles Nations. Les formes de l'Etat et de la Nation apparaissent jusqu'à nos jours comme des placages des modèles politiques et étatiques occidentaux. Il me semble que le conflit au Tchad, comme dans bien des pays africains est la traduction d'une histoire certes douloureuse, mais qui n'est rien d'autres que le passage historique « obligé » pour une meilleure construction des Nations, issues de l'ordre colonial.

 

À l'intérieur des mouvements rebelles qui ont toujours tenté de renverser les régimes de Ndjamena, il y a une dimension ethnique non négligeable, qui vient confirmer l'idée selon laquelle la tache politique et historiques des africains, c'est de prendre en compte, de reconnaître que leurs institutions furent des placages et qu'il importe de réinventer constamment les rapports politiques entre les composantes des nations en conflit.

 

C'est une tradition politique au Tchad que les collines du Darfour servent de replis à tous les mouvements de rébellion contre les gouvernements que le pays a connus. Si bien qu'on dit que c'est le Soudan qui fabrique les rébellions tchadiennes. Y compris Idriss Deby.

Par deux reprises, les rebelles ont fait incursion jusque dans la capitale: en 2006 avec le FUC de Mahamat Nour, en 2008 avec l'AN de Timan et de Mahamat Nouri, et avec l'UFR en 2009 notamment à Am Dam; toujours avec une alliance renouvelée mais moins forte, l'UFR.

 

L'objectif politique de cette alliance reste la réforme institutionnelle, la bonne gouvernance notamment au sujet des ressources pétrolières, la mise en place d'une nouvelle constitution permettant une démocratie de séparation des pouvoirs, de limitation des mandats, etc.

Pour cela les rebelles prévoient un gouvernement de transition qui serait décidé par un forum national sur quel régime donner au Tchad. Ce qui est particulier au Tchad, c'est la vieille et massive présence de l'armée française dans le pays. Cette présence à toujours en filigrane de toutes les crises politiques que le pays a connues. Pendant longtemps aussi, ce pays a servi de fournir des forces en vue des guerres par procuration de la France dans la sous-région. Le Tchad est un bon ami de la France!

 

Des bases, au nombre de trois, de cette armée, existent dans ce pays. La France a souvent était aussi au cœur des nombreux cycles de rébellions qu'a connus le Tchad. C'est donc logique que ses médias fassent de ce conflit une préoccupation médiatique. Nous verrons comment la France et ses médias gèrent, donnent-ils à voir ce conflit au monde. Nous aborderons sur ce cas de conflit la question de lé géostratégie en articulation avec les médias français. Ici nous intéressent RFI, France 24, les chaines publiques françaises.

Les conflits en RDC sont les plus meurtriers du continent africain, dans sa récente histoire. Ils ont  fait des centaines de milliers de morts en quelques années. Ils sont de différentes natures; territoriale, inter-ethnique, politique, économique, etc.

 

Nous n'allons pas revenir ici en détails sur les raisons et les effets de ces conflits en RDC, mais les situer dans le temps et donner ses grands traits. Tout est parti en effet de la chute de Mobutu. Une chute qui a ouvert la boite de pandore à tous les types de conflits que le pays a connus par la suite. Le nouveau régime de Kabila qui est arrivé au pouvoir grâce au soutien de ses voisins ougandais et rwandais et américain, a été combattu par des alliés internes et ces pays-ci, dont les satellites internes constituaient un danger pour la survie du régime. Après avoir renversé Mobutu, il fallait, sous la pression des nationaux autochtones remercier les alliés Tutsi et ougandais.

 

La cause de la discorde entre les alliés qui ont chassé Mobutu du pouvoir réside dans la gestion du pouvoir, dans les pratiques de népotisme qui commençaient à surgir au sein du nouveau régime. Kabila ne  voulait plus de ses alliés tutsi et ougandais, mais ces derniers refusaient, parce qu'ils revendiquaient au même titre que Kabila la nationalité et donc le droit de gérer le pouvoir. Ces alliés étaient en fait au service de Kigali qui voulait s'appuyer sur eux pour réduire la rébellion Hutu. On s'en est aperçu à postériori. Mais il y a une autre raison, c'est le fait que cette présence tutsi visait plus à combattre les rebelles Hutu qui étaient présents dans ce pays déjà du temps de Mobutu, au lendemain du génocide que le Rwanda a connu.

 

Et puis à l'intérieur du pays dans les régions de l'Equateur et dans le Kivu, une nouvelle rébellion dirigée par Jean Pierre Bemba vit le jour aussi, avec pour objectif la conquête du pouvoir central. Les combattants tutsis congolais rejetés par le pouvoir et les rebelles de Jean Pierre Bemba affrontent pendant plusieurs années le gouvernement central et ces affrontements ont fait plus des centaines de milliers de morts. Dans ces affrontements, le conflit prit souvent des allures ethniques.

 

Du coup, les civils sont exposés et chaque communauté s'aligne derrière un chef de guerre pour combattre la communauté ennemie. Ce conflit se fait sur fond d'accaparement des richesses minières, non seulement par les belligérants eux-mêmes, mais aussi par les mercenaires et autres entreprises mafieuses, des richesses minières du Congo. La plupart des médias occidentaux ont couvert ces conflits les plus meurtriers du monde contemporain. Nous allons là aussi nous contenter de quelques reportages et journaux concernant la RDC, de la part des médias  français et dans une moindre mesure belges, comme  Rfi, France 24, RTBF, etc.

Je rappelle que ce qui intéresse notre propos, ce ne sont pas les conflits proprement dits mais la manière dont certains médias occidentaux les présentent, les médiatisent.

 

1°) Historique des médias et des notions d'information et de communication -  exposé critique des modèles théoriques de communication.

 

Information et communication sont deux notions souvent utilisées et conçues comme allant  de pair. Il y a comme un lien de consubstantialité entre elles. L'information peut être considérée comme le contenu du procès de communication, c'est à dire le mouvement du signe allant de A à B avec un canal ou des canaux.

La communication, c'est la mise en commun, le processus de toutes sortes qui vise à partager ou faire croire ou influencer ou encore à construire le consensus politique. À la suite de Pierre Legendre, nous partons de l'étymologie du mot communication: sa racine latine montre que « communis » signifie avoir en commun, et « munia » signifie des dons.

Nous n'allons pas faire toute l'historique des deux notions, mais nous contenter du sens qu’elles ont aujourd'hui. Outre la définition que je viens d'énoncer, l'information désigne souvent de nos jours le fait de produire un article ou une émission ou une publicité, bref un message en vue de l'insérer dans un corps, dans une forme.

 

Le corps peut être le psychisme d'un individu, le système de code de signification ou encore un corps matériel, pas spirituel. Informer veut donc dire entrer dans un corps, introduire quelque chose dans une forme. La communication quant à elle veut dire mettre en place des procès d'échanges entre individu ou groupes ou entre média et public ou encore entre institutions socio-politiques. Si bien qu'on est souvent amené à confondre communication et information.

 

Cela est normal, du fait, entre autres, du lien consubstantiel entre les deux pratiques ou deux opérations. Autrement dit, l'information, c'est le contenu et la communication le contenant. Les deux notions sont si imbriquées qu'il est difficile, de nos jours, de concevoir l'une sans l'autre. Toutefois par définition, on peut concevoir l'information sans communication. Le fait d'introduire l'objet informationnel dans le procès communicationnel au niveau interpersonnel comme au niveau mass-médiatique ou encore à un autre niveau, est un acte de signifiance, un besoin de produire du sens, de donner des ordres, sous prétexte d'information.

 

Selon le philosophe Régis Debray, l'évolution des médias dans leur ordre successif est une série de couches médiasphériques[13].

Du télégraphe ou de l'icône ou encore de l'image dans les civilisations antiques à l'internet  en passant par la radio, la télévision, on a assisté à plus de perfectionnement de l'acte d'informer, de communiquer. Les enjeux de cette évolution sont d'ordre principalement militaire.

 

Car, on doit et peut  remarquer que les outils et technique de communication et d'information ont d'abord eu une utilité militaire et de renseignement avant de tomber dans le monde civil. Le fait de cette expérimentation militaire ne montre pas seulement un début hasardeux, mais le coté éminemment militaire et politique de transmettre des ordres. L'idée qui sous-tend l'aspect primitivement militaire, c'est le besoin de contrôle socio politique.

Il s'agissait et il s'agit toujours de détenir un moyen technique de transmission de l'information stratégique dans la guerre, mais aussi dans la mise en œuvre de l'ordre politique de l'Etat.

 

Certains pensent que cette évolution est un progrès, suivant leur schéma évolutionniste et que la succession des techniques de plus en plus perfectionnés traduisent un progrès de l'humanité. C'est la conception enchantée des techniques.

Cette conception a connu son apogée avec la théorie marxiste des techniques qu'il faut mettre au service de l'humanité, de la libération de l'homme de la domination. Le projet socialiste intégrait la technique dans les forces productives qui sont susceptibles de changer les rapports de domination. Marx plaçait en la science et la technique un espoir, un moyen de transformation socio politique, des rapports de domination et de production.

 

Suivant la succession des média sphères, force est de constater également que les médias constituent un enjeu d'exercice et de maintien du pouvoir. Durant les époques totalitaires de l'Occident et durant les indépendances en Afrique puis des partis uniques, les médias, notamment radiophoniques ont joué une fonction de propagande[14], comme le montre Tchakoutine dans son ouvrage « le viol des foule »[15].

 

Pour l'Afrique il s'était agi de mettre les média, moyens de propagande au service de la construction des nations nouvellement indépendantes, mais aussi du parti unique qui en était le talon d'Achille. On avait besoin du parti unique, dans des sociétés multi-ethniques, avec une république à la française, pour réaliser l'objectif de construction des nations en Afrique.

Pour qu’Hitler renforce son système totalitaire, il a fallu une machine de propagande dirigée par Goebbels. On ne peut pas dire cependant que ce soient les médias qui ont engendré le nazisme. Au contraire, selon Tchakoutine, lors de l'accession au pouvoir d’Hitler, les médias étaient entre les mains des adversaires politiques du Reich. Et pourtant, la force de propagande de Goebbels a emballé presque tout le monde.

 

Pendant les événements particuliers comme les guerres, les démocraties, les puissances qui furent colonialistes pratiquaient également la propagande politique et idéologique pour légitimer leur action de domination et  d'exploitation des peuples dominés dans le monde. Pendant la deuxième guerre mondiale, les médias, à la disposition des puissances, étaient destinés à soutenir symboliquement et par l'influence psychologique les stratégies impérialistes et militaires.

 

Aujourd'hui encore, dans les démocraties où la liberté d'expression est érigée en valeur cardinale, les médias jouent souvent un rôle d'information objective, mais au service d'une cause bien précise, mais souvent cachée: on est objectif dans l'acte d'informer, mais on est subjectif dans la propagande et le non-dit de cet acte.

 

Ainsi de la mobilisation de nombreux médias dans un pays démocratique comme les USA en vue de légitimer et de faire accepter l'option de la guerre en Irak en 2001, alors même qu'il n'existait aucun argument pouvant justifier l'usage de la force pour déloger  Saddam Hussein. La fonction actuelle des médias de plusieurs pays consiste soit en la promotion de l'image de ce pays ou encore de sa langue, ou encore de ses vues sur les affaires du monde.

Pour les médias qui intéressent notre propos dans ce texte, à savoir RFI, les médias télévisuels et quelques journaux français comme Figaro ou le Monde, leur histoire est indissociable des grands événements qui ont marqué le monde, notamment la colonisation, les guerres, l'ère de la démocratie dans les années 90 pour bien des pays africains, les conflits postindépendance en Afrique.

 

Dans ces séquences historiques, force est de constater que le principe fondateur des opérations médiatiques est certes l'objectivité, mais à travers ces opérations, on peut percevoir d'autres règles qui président à la médiatisation des conflits africains. Tel est, je le rappelle, le sujet de ce texte.

 

Nous n'allons pas précéder à une monographie des faits médiatiques ou informationnels, comme corpus à partir duquel nous entreprenons ce travail de réflexion. Nous n'allons pas non plus décrire une histoire linéaire en vue de montrer quelque évolution que ce soit. Cela implique que la conception de l'histoire de ces médias se fera à l'aune des questions connexes à la colonisation et à la phase de la démocratie, avec comme arrière fond les enjeux géostratégiques des puissances qui abritent ces médias.

 

Nous allons décrire quelques événements et les articuler avec le comportement général des médias. Les phases que nous  ne concevons pas de façon évolutive, sont celle de l'histoire récente de l'Afrique, à savoir la phase de la démocratisation 90 et la phase de l'expérience démocratique, et enfin la phase post démocratisation, bien que celle-ci n'ait pas une telle pertinence, puisque la démocratie reste encore dans sa phase expérimentale pour bien des pays, si ce n'est le recul qu'on constate dans bien des pays comme le Sénégal. Certains nomment cela la désillusion démocratique.

Mais nous insisterons plus sur la phase des conflits de nature politique. Il y a un corpus de conflits de faits médiatiques que nous indiquerons plus loin.

 

Les critères de choix de ces faits sont: la gravité du conflit faisant l'objet d'intérêt médiatique, les enjeux géostratégiques que représentent certains théâtres de conflit, comme la RDC ou encore le Darfour ou même le Tchad, l'importance de la présence humanitaire.  L'humanitaire étant devenu un aspect important dans le jeu stratégique auquel se livrent les puissances occidentales. Il y a aussi le critère de la propagande démocratique. Nous organiserons notre corpus de sorte qu'on puisse dégager un certain nombre de résultats de recherche qui dévoilent les tactiques  de dissimulation des enjeux de l'information et de la communication.

 

Quelques expériences historiques et politique africaines francophones et médias occidentaux

 

 

Médias occidentaux et colonisation: au cours de cette phase de l'histoire des peuples africains en rapport avec les puissances impérialistes, les médias, notamment la radio et le télégraphe étaient des instruments de transmission et des outils de propagande politique entre les mains de l'administration coloniale. Le travail de ces industries culturelles consistait à dessiner une colonie heureuse, une colonie soumise à la métropole et enfin une colonie qui suit les valeurs et les schémas de la civilisation judéo-chrétienne et du modèle socioéconomique conçue dans la métropole.

Les expéditions militaires étaient décrites comme s'inscrivant dans le cadre de la civilisation et de la défense des intérêts de la France.

 

Nous le montrerons à travers le décryptage de certains documents radiophoniques et télévisuels et d'articles de journaux de l'époque. Ce travail consistera à prélever un échantillon suffisamment représentatif des opérations médiatiques de l'époque, puis de les soumettre à une grille d'analyse dont voici le schéma: saisir les signifiants, dégager leur signifié ou leur contenu qui n'est que l'autre signifiant auquel il renvoie dans le jeu de redondance, dégager la redondance dont parle Deleuze à propos du régime sémiotique signifiante[16].  C'est là que se trouve notre méthode d'analyse dans cet essai.

Une fois le réseau de signes établi, nous verront comment le réseau de signifiants construit un modèle socio politique et culturel, comment il entre dans les préoccupations idéologiques de la France ou des autres puissances. Pour les images, nous procéderons de façon différente, compte tenu du fait qu'elles ne sont pas dans le même type de régime de signe que les mots, les énoncés. Il faudra dégager la loi de réseau des médias, ainsi que leur spécificité signifiante. Il s'agira, dans le même sens, de faire en sorte que le signe iconique qu'est l'image soit mis dans un contexte d'analyse tel qu'il ressemble aussi à une parole, spécifique soit-elle.

 

Dans cette grille d'analyse, l'objectivité ne sera pas niée; nous montrerons en quoi les faits médiatiques sont-ils objectifs et puis à montrer, sur la base de l'analyse dont je viens de parler,  comment l'objectivité est une tactique intellectuelle pour mieux faire de l'agir communicationnel[17]. Nous entendons par agir, pas seulement au sens habermassien, mais au sens de faire croire, d'influencer.

 

Mais nous nous intéresserons à cette notion du philosophe.

D'ailleurs, on peut se demander si la question est de savoir si tel acte d'information est objectif ou pas? Il me semble que la question, c'est de savoir comment le journaliste et son médium construisent ils le réel, comment opèrent t-ils? Comment procèdent-ils à la sélection? Comment s'agencent  les informations et les événements, ainsi que les orientations idéologiques du médium?

 

Dans les médias qui feront l'objet d'étude, nous verrons comment l'acte d'informer signifie monopole de la parole, comment cet acte obéit à la toute puissante de ce que Baudrillard appelle du code de communication[18]. Il nous semble, dans la même interrogation que l'objectivité journalistique est un mythe. Nous éprouverons cette hypothèse au moyen de documents traduisant les faits informationnels et communicationnels.

 

Mais un mythe qui fonctionne bien, une sorte de subterfuge psycho sociologique au service du contrôle social. Pourquoi a-t-on besoin tous les jours de faire un journal parlé ou télévisé, selon le mode de communication unilatéral, d'émettre une voix sans réponse[19] pour reprendre une expression de Baudrillard? C'est certes pour donner une photographie réelle, objective du monde, mais c'est surtout pour orienter les esprits, pour dire non pas « ce qu'il faut penser, mais ce à quoi il faut penser ».

Encore une précaution de méthode; c'est de porter l'analyse et l'étude sur des documents archivés. La raison, c'est que les voix muettes comportent une telle richesse heuristique. Je me méfie des interviews et des conditions dans lesquelles elles sont souvent menées. Il y a, à mon avis plus d'épaisseur de l'objet dans les archives que dans les propos d'une interview, bien qu'ils soient frais.

 

Notre corpus sera constitué de faits informationnels produits sous le régime de signifiance linguistique ou non linguistique comme l'analyse des images. L'approche pragmalinguistique ou sémiologique consistera à établir un lien entre le langage utilisé et les facteurs extralinguistiques comme la politique, les enjeux idéologiques et symboliques.

 

Phase 1 la colonisation et les médias occidentaux: il s'agit ici des médias français et accessoirement anglais. La BBC, emblématique médium dans la lutte contre le nazisme et pour les démocraties de l'Ouest, a joué un rôle culturel de taille, consistant à communiquer des mots d'ordre pour la résistance en France, à se faire l'écho des états-majors qui étaient au front pendant les deux guerres mondiales.

L'Angleterre a vite compris l'utilité d'une chaine internationale qui soit la voix de cette puissance. Bien qu'elle repose sur le principe d'objectivité dans l'acte d'informer, de neutralité, les média changent souvent leur fonction, selon qu'ils baignent dans telle ou telle situation. Ils sont mis à contribution dans les grandes orientations stratégiques et politiques des puissances.

 

On pourrait dire que la BBC, de ce point de vue, fut le bras culturel d'une guerre menée contre à la fois le modèle politique et idéologique considérée comme totalitaire mais aussi pour la promotion de la vision libérale et démocratique d'une bonne partie du monde.

Comme à cette époque la France ne disposait pas d'une telle chaine, c'est la BBC qui lui a servi de caisse de résonance militaire et politique, en vue de la résistance au nazisme.

 

Progressivement le BBC a vu son rôle évoluer dans le sens d'accompagner les politiques coloniales de l'Angleterre en Afrique par exemple. D'abord en faisant la promotion de la langue, mais aussi en dessinant les schémas de pensée pour les élites africaines qui commençaient à remplacer progressivement les colonisateurs. Sur la promotion de la langue, je pense que c'est un enjeu: car à travers l'information, ce que visent les médias comme RFI et BBC, c'est que la langue française et anglaise soient parlées, soient écoutés, se propagent et soient le support du commerce mondial.

 

Ce sont là de puissants instruments de promotion et de développement des langues en question. Autrement dit, à côté de l'information, les médias font de la politique linguistique de façon vivante et concrète. Car, la vie d'une langue dépend du fait et de l'acte de la parler, de la rendre vivante et partagée. Ce partage ne se confine pas uniquement à la langue, mais aussi il déborde subrepticement vers un autre type de partage, celui des valeurs, des croyances politiques, des schémas de pensée de toutes sortes.

 

Les radios internationales avaient plus aisément un ancrage dans des sociétés africaines, où l'oral a un poids plus important que l'écrit. Et comme le dit si bien Mac Luhan, avec la haute définition qu'a la radio par opposition à la télévision par exemple, l'influence et l'impact de ce médium est considérable[20].

 

Ce qui domine dans les informations fournies par ces chaines, ce sont les faits d’actualité politique et culturelle. Ce choix, cette dominance, traduisent les enjeux en termes d'influence socio psychologique des radios sur les masses africaines.

En plus, pour la BBC, force est de constater son internationalisation consistant en l'usage des principales langues africaines, comme le swahili et le Haoussa, etc. Ces choix révèlent en outre le fait que cette chaine tienne à ce que les masses soient touchés par les plans ou encore agenda setting inavoués des médias.

 

De l'ORTF à Rfi dans les années de la colonisation, la France aussi s'inscrit dans le même sillage dans les années jusque dans les années 70. C'est d'abord la parole de la France.

Tel est le sens profond de cette chaine. Et puis, sur la base de ce principe culturel, la chaine se donne la mission d'informer. Comme la BBC, l'information est en fait un prétexte, du moins au travers d'elle, la France reprenait sa position de puissance culturelle après l'avoir un peu éprouvée pendant la deuxième guerre mondiale. RFI a encore de la peine à sortir de son centralisme linguistique, par rapport aux langues africaines, tandis que BBC a franchi le pas du respect des langues africaines.

 

Parler une langue, c'est d'une certaine façon avoir à son égard, un certain amour, un certain respect. La cible communicationnelle ou le récepteur des informations de RFI étaient en priorité les pays parlant français. Ainsi, la France poursuit son schéma colonial consistant à imposer aux autres sa langue, à gratifier les autres des bienfaits de ses valeurs et de son modèle universaliste qui s'expriment dans le Français.

 

Là aussi la France a mobilisé ses médias, pour accompagner le travail de colonisation. Ainsi de la visite ou de la tournée de De Gaulle dans ses colonies dans les années  50. Il suffit de soumettre les documents radiophoniques ou télévisuels de l'époque qui se trouvent archivées à l'INA (institut national de l'audiovisuel) pour voir ce rôle de complice de la présence coloniale de la France en Afrique.

 

Bien que les époques aient changé, cette fonction de RFI n'a pas trop changé, en tout cas sur les plans de la promotion de la langue, du modèle, de la politique étrangère de la France.

On peut nous objecter que la mission principale des médias, c'est d'informer, y compris pour fournir des éléments de critiques contre la France. Oui, certes, mais il faudrait une certaine subtilité pour voir les mécanismes journalistiques de construction d'un réel pour que la France se positionne bien, de voir la succession des informations, la hiérarchisation de l'information, pour voir qu'il existe d'autres enjeux qu'informationnels.  L'étude du corpus nous permettra d'arriver à cela

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Nous le montreront à travers l'analyse de certains documents radiophoniques que nous trouvons à l'INA. Autre méthode qui permet de voir ce qui se cache derrière l'information brute, objective, c'est que la sémantique utilisée et le mécanisme des réseaux de signes, c'est à dire la construction et la production du sens. En d'autres termes, il faut faire, comme Foucault, entreprendre de « fendre les mots », de chercher la logique de la signifiance, le lieu énonciatif de cristallisation de ce réseau de signifiance.

Durant les tournées de De Gaulle, le comportement du média consiste à être le vassal du pouvoir politique. De ce point de vue, en dépit de la démocratie dont la France se réclamait, comme l'Angleterre ou la Russie, faisaient jouer une fonction de  propagande à ses médias.

Ce qu'on peut remarquer dans le langage journalistique, c'est que celui-ci était élaboré, emphatique, solennel, lyrique.

 

Ce sont là des traits rhétoriques propres à une époque, mais surtout à la confusion entre médias et pouvoir politique. De même, force est de constater que ce style de langage encore soumis à la structure de perception du colon servait à idéaliser la France, à laisser entrevoir dans les mots et les images concernant les colonies, un certain exotisme paternaliste. Le style solennel et grandiloquent caractérisant à une époque un discours, a quelque chose à avoir le pouvoir, comme l'a merveilleusement montré Michel Foucault dans son sublime texte: la vie des hommes infâmes.

Dès lors que les médias se confondent aux pouvoirs politiques et militaires, ils sont certes le signe de la liberté d'expression au sein des nations dominatrices, mais à condition que cette liberté d'expression soit mise au service du bâillonnement des autres. Il y a en outre la structure de la communication bien décrite par deux auteurs comme Lucien Sfez et Jean Baudrillard[21].

 

Le schéma canonique de la communication qui met l'émetteur au centre du procès, est la structure unidirectionnelle et requise pour que la communication hier, comme aujourd'hui, n'en soit pas une. Il y a de la non communication dans la communication, de par la structure même. À savoir que le médium émet sans qu'on lui réponde. Il n'y a pas de réponse à ce que dit le médium.

 

Bien que le procès soit réversible sur un autre mode, à savoir la parole différée ou the Two step flow  communication[22], la parole des radios est sans réponse, en plus, selon leur temporalité.

 

On peut néanmoins objecter que la communication se définit par le fait de l'échange et du partage. Je crois que c'est encore là un mythe dans les théories de la communication sur lesquelles je reviendrai. En effet, je pense, à la suite de Gille Deleuze que la communication est plus une redondance de signes ou de mots d'ordre au sens d'application d'une syntaxe énonciative. Et pour être plus clair au sens du concept d'Enoncé si bien développé par Michel Foucault et sur lequel nous reviendrons.

 

Ce serait intéressant d'explorer cette conception de la communication en vue de montrer ce qui se cache dans l'information et dans la communication, en vue de sortir de la conception habermassienne de la communication comme recherche et réalisation du consensus critique et argumenté sur le plan socio politique. Il faut aussi, au moyen de cette approche, sortir de la conception de l'information et de la communication comme des outils ou des techniques modernes en matière de promotion de la démocratie. Ces objectifs scientifiques viseraient à montrer derrière la communication le jeu des règles de construction des modèles socio politiques, les mécanismes de production du sens et des modèles, l'opération de contrôle social, y compris dans la démocratie, au moyen de la communication.

 

Mais RFI et Bbc ne sont pas les seuls média de la colonisation et de la domination: il y a en effet la voix de l'URSS. Avec une puissance de diffusion et d'émission monumentale, cette chaine était aussi la voix de l'URSS, du communisme, du socialisme. Elle faisait aussi de la propagande, sous prétexte d'informer. Ses cibles, sont les différentes parties du monde, mais l'enjeu qu'elle suit et qui explique son rôle durant la guerre froide notamment, c'est de convaincre de la bonté du modèle soviétique en matière de gouvernement et de développement économique.

 

Pour la petite histoire, je me souviens bien dans les années 80 durant mon adolescence, avant la chute du mur e Berlin d'un voisin de chez nous à Bignona qui avait constamment, de façon régulière la radio collée à l'oreille. Aujourd'hui, avec ce souvenir, je donne raison à Mac Luhan sur l'idée d'accoutumance psychique[23] plus forte avec la radio qu'avec les médias froid de basse définition.

 

Ce voisin écoutait la voix de la Russie, non pas fondamentalement pour s'informer, mais pour être en communion idéologique avec le centre du socialisme et de la révolution. Il aimait procéder à la comparaison des informations et à dénoncer les fausses qui viendraient seulement des autres radios concurrentes comme la BBC ou RFI. Certes il croyait à l'information de sa radio à lui, mais il le faisait par militantisme.

 

Peu importait au fond si c'est vrai ce que tel médium ou tel autre disait. Tous se réclament du factuel et de l'objectivité, en rappelant leur culte du fait. Alors, la différence se trouve au niveau des choix faits sur tel ou tel événement, le fait d'y focaliser ou pas, les termes utilisés pour décrire le fait, le commentaire qu'on en fait. En d'autres termes, la posture de construction du réel à consommer au sein des auditeurs.

 

La fonction de propagande est dominante dans cette radio, et elle s'est poursuivie jusqu'à la chute du mur de Berlin où elle perdait un peu de son sens et de son aura, puisqu'elle a perdu dans le combat culturel contre les autres radios, contre les autres modèles.

Dans toutes ces radios, ce sont les mots d'ordre[24] au sens ou l'entend Deleuze qui sont diffusés. En informant, on fait insidieusement passer des slogans, des ordres de mobilisation, des attitudes de rejet et de méfiance, des objets de croyance et des communautés politiques à distance.

 

Au vu de ce qui précède, on peut dire que les médias radiophoniques qui ont une haute définition et qui s'incrustent plus aisément dans la société de l'oral (quand je dis oral je ne suppose aucunement que les africains ne seraient pas des peuples de l'écrit, mais que l'oral a une forte prégnance dans notre culture et dans notre représentation du monde, etc.) étaient des machines de guerre stratégiques et culturelles.

Cela revient à dire qu'ils tenaient à influer sur le mental des peuples et des élites africaines. Le tapage médiatique a des effets psychologiques de taille, puisqu'on installe l'habitude et l'accoutumance. Plus on répète quelque chose, plus on parle sans réponse, plus on est cru et plus on est dans une sorte de séduction.

 

Seulement, il arrive que cela sature, mais on évite justement la saturation par la structuration des séquences programmatiques, par l'alternance entre les faits de différents registres et sortes sur la chaine des programmes radiophoniques ou télévisuels: on alterne mauvaise nouvelle avec la bonne nouvelle, la publicité  avec ce qui est dramatique et tragique, l'amusement avec la consommation, bref des alternances de contre nature mais dont l'utilité et le caractère un peu chaotique en apparence servent aussi à maintenir l'auditeur dans la relation de dépendance.

 

Qu'est-ce que ces radios tenaient à faire passer dans le mental des peuples colonisés? C'est à travers l'opération de ce que Baudrillard appelle «  le faire croire »[25], le faire penser, de dessiner un monde merveilleux, de dresser un rempart culturel par rapport à d'autres influences antagoniques; c'est bâtir des opinions qui serviraient de forces dans le jeu géostratégique des différentes puissances. Mais ces opérations sont si subtiles qu'elles ne sont pas faciles à percevoir. Pourtant, elles existent. Ce texte s'efforcera de proposer des moyens intellectuels et scientifiques de les dévoiler.

 

Les auteurs de l'école de Francfort[26] comme les Habermas, les Adorno, les Horkheimer soulignent bien que les médias sont des industries culturelles qui produisent des idées à travers l'information; qui orientent les désirs; qui façonnent la perception du monde; qui court circuitent aussi des trames socio politiques, qui créent du monde et qui participe des pouvoirs, quels qu'ils soient.

 

Il n'y a, par conséquent, pas d'angélisme ou d'innocence naturelle des médias. Comme tout appareil idéologique d'Etat ou de force socioéconomique pour ce qui est de l'époque contemporaine, ils s'inscrivent forcément dans le tissu et les réseaux de pouvoirs, y jouant un rôle symbolique, dont le caractère abstrait et peu discret, rend difficile le travail de dévoilement. Mais c'est le défi que cet essai cherche à relever.

 

Au fur et à mesure de l'évolution de médias en articulation avec les pouvoirs et les logiques impérialistes, force est de constater que les thèmes changent, mais la fonction reste la même, avec de nouvelles façons d'informer, de diversifier la structure de l'information, en se soumettant à la pluralité. Dans la phase des indépendances et de la démocratisation, les médias dont il est question font  désormais face à des médias locaux, nationaux. Le contenu change par conséquent.

 

Durant la phase des indépendances, on a vu une réaffirmation, de la part des radios appartenant à la France, de l'idéologie coloniale et surtout de son effort de modernisation. Durant les indépendances, le paysage médiatique français était encore dominé par l'Etat, le pouvoir. Les radios qui rapportaient les événements qui se produisaient dans les anciennes colonies, revêtaient encore un aspect d'instrument culturel néo colonial.

 

De façon générale, la privatisation qui pouvait aider à la concurrence, la seule voix de la France n'existait pas. C'aurait  été pareil s'il y avait des radios privées, en tout cas dans le maintien du grand énoncé tenant à la dogmatique politique[27].

On dit souvent, y compris dans bien des thèses, que la pluralité médiatique favorise la démocratie, les changements de régime, les possibilités d'alternance démocratique. Cela peut être vrai, mais  ne va pas plus loin dans le renforcement de la démocratie.

Étant donné la fonction de propagande des médias, cette assertion est plausible, mais il arrive aussi que dans les démocraties, la pluralité des médias ne soit que le reflet de la sociologie électorale, car le nombre des médias n'a pas de lien qualitatif avec le progrès de la démocratie.

 

Au contraire elle peut être une grosse machine de redondance, de répétition. Dans les démocraties établies, à la différence de celles récentes en gestation, la loi de l'effet de la pluralité médiatique sur les alternances n'est pas évidente. En plus y a-t-il vraiment une différence informationnelle entre les médias en grand nombre? Est-ce que sous l'angle de l'objectivité de l'information, il y a une différence?

 

Non. C'est sur l'application de ce principe, suivant les facteurs de choix du fait, de l'organisation du fait, de son agencement dans un ensemble, de sa présentation selon une sémantique précise, que surgit  la différence.

 À titre d'exemple, on a vu aux USA, l'injonction de l'Etat vis à vis des médias, consistant à soutenir l'option de la guerre en Irak. Il y a eu des boycotts de certains titres de journaux si on refusait d'obéir à cette injonction, il y a eu des chaines de télévisions qui versaient dans la propagande en faveur de la guerre en Irak. Pourtant, on est dans un pays démocratique avec son paysage médiatique varié et riche.

 

Enfin, le problème, ce n'est pas tant la pluralité, mais les événements ou les contextes historiques, les choix subjectifs au sein de la société. Ce sont là des éléments déterminants et structurants pour le comportement des médias. D'une certaine façon, il ne faut pas décréter que tel paysage médiatique est conforme à la démocratique par l'effet et à l'aune de pluralité, mais il faut juger de cette conformité à l'aune d'événements, de circonstances, d'exigences et de déterminants politiques du moment.

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La phase des indépendances et de la démocratie: c'est une phase marquée par le système de pré-carré français ou anglais. Les éléments de ce pré-carré sont les anciennes colonies qui doivent être maintenues dans une espèce de tutorat politique et diplomatique. Les médias ne sont pas en reste dans ce nouveau type de rapport à construire, dans la mesure où 'ils accompagnent, par l'acte d'information ou de dessiner le réel ou encore de construire une opinion africaine avec la France pour la France et dans le cadre du concert de nations.

 

On est dans le cadre de la communauté française avec la francophonie que RFI a contribué à promouvoir. La fonction principale de cette radio n'a pas trop changé, mais ce sont les aspects de l'indépendance qui font que la radio internationale est désormais en situation de concurrence avec les radios  nationales. Ce qui dissimule ou rend difficile à percevoir cette fonction classique de cette chaine.

 

La suprématie de la France en matière d'information dans ces pays baisse en intensité. Il y a juste un déplacement et une variation de sa fonction, vers plus de sensibilisation en matière de culture et de configuration de l'alliance stratégique avec l'Afrique. L'alliance repose sur les modèles diplomatiques et les intérêts communs entre la France et son pré-carré. Elle repose aussi sur des réseaux de solidarité et de soutien entre les élites des deux parties.

Pour le BBC, force est de remarquer qu'elle n'a pas la tradition d'accompagner linguistiquement un pré-carré, à la française, mais son Commonwealth était aussi entretenu par plusieurs outils, dont la BBC. Les informations données dans cette époque historique sont de nature à insuffler toujours un certain modèle politique notamment démocratique au sein des nouveaux états africains.

 

Les zones couvertes par la BBC sont plus larges et plus peuplées que celles couvertes par RFI; différence de moyen oblige. Il y a eu un souci technique obsessionnel pour tous ces médias, à savoir atteindre les coins les plus reculés du monde, en vue d'y émettre la voix de la France ou de l'Angleterre, ou de l'Amérique ou encore de la Russie.

Lors des années 1990 avec ce que les journalistes appellent « le vent de la démocratie », les médias ont servi de relais subreptices en vue de faire la propagande en faveur de la démocratie naissante.

 

Oui, il existe aussi le phénomène de propagande en démocratie; ce n'est pas uniquement le propre des systèmes politiques totalitaires. La propagande démocratique consiste à bassiner les mêmes bienfaits de la démocratie, à bassiner le fait que la démocratie donne plus de liberté, le fait qu'elle implique la liberté d'expression.

La plupart des reportages et des journaux de RFI consacrés aux conférences nationales et puis aux opérations électorales avec comme arrière-plan un soutien tacite pour les forces de changements politiques et démocratiques, sont nombreux.

 

Le décryptage de leur contenu en termes de signes, de champ sémantique et surtout de production de sens politique en direction des valeurs démocratiques, permet de faire une telle assertion. Dans la logique diplomatique et stratégique tracée par le sommet de la Baule RFI a été mise à contribution, pour informer de l'évolution politique du pré-carré français.

On peut m'objecter que c'est normal et que c'est bien d'informer sur de telles évolutions. Seulement, je ne pose pas le problème en termes vrai ou faux, bien ou mal, mais de voir de quelle façon s'opère la propagande démocratique. Nous le verrons au fil de ce texte, dans l'analyse du corpus.

 

C'est aussi de montrer que communiquer n'est pas partager, échanger, mais agir, faire faire, influencer. Il faut ajouter un autre objectif inavoué, à savoir que dans l'acte d'informer, on donne des mots d'ordres, on façonne le paysage politique des sociétés africaines.

 

Par les symboles, on procède donc par le contrôle social des groupes, par leur orientation. Si on devait se contenter de voir dans l'information ou la communication la réalisation du vivre ensemble, ou encore le procès de faire émerger la vérité ou une critique sociale, ce serait un peu trivial.

 

Car, à mon avis, dans cette époque du tout communicationnel, de ce qu’Armand Mattelard appelle la « religiosité communicationnelle », il est important de voir les techniques de production de sens, les enjeux de ces productions de sens, le rôle et l'articulation des actes médiatique avec d'autres questions comme la géostratégie.

 

On peut voir, conformément à notre conception de l'histoire comme une succession de différences et de répétition, mais pas comme une évolution linéaire, que les fonctions des médias restent les mêmes, c'est à dire qu'ils accompagnent les puissances dans leur relations avec le reste du monde. Ils restent des machines de compétition culturelles, avec un fort enjeu idéologique et politique. En d'autres termes, les médias  font partie intégrante des dispositifs de domination et d'alliance entre les nations.

Du coup, la propagande par exemple n'a pas cessé, mais a changé de nature et de contenu dans l'ère de la démocratie.

Dans cette dernière phase, celle des indépendances et de la démocratisation, les médias nationaux commencèrent à se consolider. Seulement, ils se confinent à la Nation, à refléter les vues officielles des régimes souvent despotiques et dictatoriaux. Ces médias nationaux sont des média d'Etat et de la majorité gouvernante. En plus ils n'ont pas de puissance de diffusion, comme les chaines occidentales ou les radios comme RFI ou BBC. L'objectif principal de ces radios  ou la mission qu'on leur a assignée consiste à  consolider la construction des Nations jeunes, et partant, à consolider les majorités gouvernantes. Cette vocation entraine la création de médias faisant à longueurs de journées les louanges de ceux qui détiennent le pouvoir.

 

Ce n'étaient donc pas des radios pour informer, à proprement parler, le citoyen. Il s'agissait de lui faire faire et penser et croire ce que veut le pouvoir. L'hégémonie de ces radios d'Etat, qui étaient des radios de propagande par excellence, s'est effritée dans les années 90, avec la naissance progressive de radios privées.

 

En fait, l’information n'a pas changé, mais la radio  d'Etat changeait petit à petit son système de propagande. La concurrence que lui livrent les nouvelles radios appuyées en cela par le rayonnement de RFI sur la scène médiatique, fait que c'est la variation des sujets d'information ainsi que la variation de leurs commentaires qui a changé. Les nouvelles radios étaient soumises à des contraintes fortes et encadrée au nom du principe de la sécurité publique. En dépit de tout, elles ont permis l'éclatement et la pluralisation du paysage médiatique.

 

On dit souvent que ce pluralisme de la presse entraine le renforcement de la démocratie. La raison, c'est qu'une opinion différente de celle construite par le régime en place voit le jour. Les capacités de critique des gens augmentent. Du coup, les régimes se voient limités dans leurs actions tendant à la violation de l'Etat démocratique. Dans cette croyance, on voit suinter quelque chose que certains tenants de l'objectivité des médias cachent, à savoir que informer et communiquer, c'est aller au-delà de ces actes; c'est atteindre une cible, comme dans les combats guerriers.

 

L'innocence qu'on assignait à ces radios privées s'avèrent plus tard comme un prétexte qui cachait aussi l'alignement de ces radios  derrière des forces de l'opposition ou certains ONG occidentaux qui tiennent à influer le mental des peuples, ou encore des industries culturelles qui servent de moyens pour l'introduction au sein des sociétés africaines la société de marché, notamment avec la culture de la publicité.

 

Il y eut durant les dix dernières années, de nombreuses radios sur le continent africain qui furent victimes de l'arbitraire des pouvoirs ou qui connurent des pressions fiscales du fait de leur supposé parti pris. Cela s'est passé dans bien des pays considérés comme des modèles de démocratie.

 

Toujours, dans la nuance de l'euphorie des radios privées, il faut indiquer que parfois ces radios s'alignent volontiers derrière les médias d'Etat, lorsqu'il s'agit souvent de questions dépassant les partis, comme les rébellions nationales, ou les questions de frontières, ou encore des questions de tabous socio religieux.

 

Il en est ainsi du conflit en  Casamance; un conflit qui a longtemps constitué un tabou, y compris dans un paysage médiatique éclaté sénégalais! Aujourd'hui encore, les indépendantistes casamançais sont mis à l'écart de l'expression dans les médias. Au contraire, le débat dont se réclament ces médias y compris privés en  invitant des détracteurs du nationalisme du MFDC, est monolithique et sourd, puisqu'on met express à l'écart des vrais indépendantistes, ceux qui peuvent perturber l'adéquation entre une attitude politique de dépolitisation du conflit et le discours des médias. Sur la question de la Casamance, les médias sénégalais informe bel et bien, mais dans cet acte d'informer, ils dénaturent une question, ils décrivent son côté exotique et un peu folklorique. On retiendra aussi sur cette question de la Casamance, que les médias, sous prétexte d'informer, visent plus à combattre l'idée politique des indépendantistes leur cause. Cela se fait dans des opérations médiatiques très subtiles.

 

Un dernier phénomène est à relever. C'est la redondance non pas des signes, mais des média. Redondance au sens de répétition. Entre eux il suffit de reprendre en des termes différents une information pour qu'on dise que tel médium a dit et tel autre a dit aussi, alors c'est certainement fiable. Donc, de ce point de vue,  la pluralité des médias est un  confinement au quantitatif. La pluralité n'implique pas forcément le qualitatif, en tout cas à propos de certains faits ou situations soumises à l'information.

 

Reste maintenant à donner une idée des techniques de dévoilement des procédés médiatiques ainsi que de construction du réel, d'une image du monde et des situations par les médias internationaux.

Mais un mot sur les modèles de communication, sur leur évolution et sur les aspects structurants de la communication.

           

Exposé critique de quelques modèles théoriques de communication

 

Le schéma général de communication dont ce texte s'inspire provisoirement, en tout cas, c'est le schéma général connu de tous. Il s'agit du schéma de communication issu des travaux en linguistique de Roman Jakobson. Emetteur – canal – récepteur. Ou Emetteur- Média - Récepteur[28]. Cependant, nous allons consacrer quelques paragraphes aux différents modèles de communication, en vue de procéder à une sorte de critique. Cette critique aura pour but de montrer la corrélation entre les objectifs de recherche et  les procédés que je compte utiliser en vue de traiter des faits communicationnels.

Nous allons exposer quelques modèles d'auteurs et, à partir de là, voir l'élément constant, l'idée qui se trouve en filigrane derrière chaque modèle. Et puis nous préciseront les modèles et les méthodes que nous utiliserons en vue de traiter de tel ou tel aspect du problème que nous abordons.

 

Nous les soumettrons brièvement à une critique et nous indiqueront celui qui nous paraît approprié à l'objet de notre essai ainsi qu'à ses objectifs. Il s'agira du modèle de Lasswel à travers ses 5 W., du modèle d’Elihu Katz et Paul Lazarsfeld théoriciens du Two step flow communication, de Mac Comb, de Mac Luhan.

 

Certes depuis le collège invisible de Palo Alto dont la théorie avait des inspirations plus mathématiques et cybernétiques que sociologiques et politiques la théorie de la communication garde sa structure quasi permanente, à savoir E – C ou M – R. Cette théorie s'inscrit également dans le contexte de naissance de la pragma-linguistique visant à placer le signe dans la trame de communication interpersonnelle, comme un acte. Ce qui permettait de s'affranchir un peu de l'approche simplement structurale du signe.

 

L'enjeu étant de dégager, notamment pour Roman Jakobson[29], les fonctions du langage. Il en est ainsi d’Austin[30] avec les actes performatifs du langage. Cette structure de la communication traverse une longue période et bien des théories. Avant de revenir en détails sur ces modèles, force est de remarquer que la structure de la communication, non pas sa fonctionnalité, mais elle même, ressemble au schéma de l'ordre militaire, de l'efficacité militaire et productiviste dans l'ère du capitalisme.

 

Il s'agit toujours d'atteindre l'autre, le récepteur. Il y a peu de souci du feed back, de la réponse à ce qui est émis. On peut également ajouter que la structure de la communication obéit aussi à l'ensemble de la structure du capitalisme. Jean Baudrillard le montre à merveille en démasquant, par un parallèle qu'il établit avec le procès de commerce, le fait que la mise en circulation de l'objet et de sa fonctionnalité, qui compte le plus, contient en son sein la non réponse.

Le modèle de Lasswell consiste en 5 W[31], c'est à dire who says what whom through which channel with what effect: qui dit quoi, à qui à travers quel canal?

 

Selon ce modèle de communication, on retrouve le schéma que j'ai indiqué précédemment. Ce qu'il faut retenir, c'est que la communication est décrite selon une approche pragmatique dont l'enjeu, c'est comment avoir un impact sur le récepteur. On peut considérer l'échange, mais lui-même restitue à nouveau la suprématie de l'Emetteur, car le plus important, c'est comment atteindre. Il y a peu de partage dans la communication.

 

Ou tout au moins si l'on partage, c'est avec en filigrane une obsession de faire un effet, de séduire, de plaire, de faire faire, etc. Si l'on rabat ce modèle à la communication mass médiatique on perçoit plus aisément le fait que, atteindre le récepteur, y compris avec le prétexte de l'informer, est la principale préoccupation. Informer n'est-il pas d'ailleurs s'insurger au sein de quelque chose ou au sein de quelqu'un.

 

Ce modèle des 5 W n'a certes pas la pertinence de la structure elle-même comme message, comme on le verra; elle a pour limite la capacité de filtrage du récepteur ou encore la polyvocité de sens, de signifiance. Justement le filtrage fait entièrement partie du jeu, car après s'être impliqué dans ce qu'il faut filtrer, le récepteur entre dans une ligne de redondance de l'information, y compris en s'appuyant sur ses propres éléments d'analyse et de compréhension.

On veut qu'il reçoive le message ou l'information, ne serait-ce que pour le grand contrôle socio politique des masses.

 

La linéarité et la directivité du modèle de communication n'est pas de nature à montrer la complexité de la communication. Il n'existe en effet pas de linéarité, par le simple fait que dans la redondance des signes sur un procès de communication, il y a un éclatement, il y a un chevauchement de plusieurs cercles de signifiance.

Dans le je, il y a le nous, l'autre, etc.

 

Dans l'opération théorique de rabattement du modèle classique  de la communication sur le champ social par les théoriciens de la sociologie électorale, on retiendra le schéma qu'on appelle Two step flow communication[32]. Ce modèle est tiré de l'ouvrage d’Elihu Katz et Paul Lazarsfeld. Ce modèle signifie en fait que les médias n'influent pas le public directement, c'est à dire le "One step flow communication", mais cela se passe par l'intermédiaire de groupes, de leaders d'opinion. Cette théorie est intéressante en ce sens qu'elle inscrit les médias dans la société. Elle montre à quel point le médium est le reflet de la société.

 

À ce titre, il est l'écho, non pas par l'information, mais par son être structurel même, du bruit de la société. On peut considérer que l'intermédiaire du médium fait partie de l'élite. Le message émis par les médias fait des stations sur le corps social. Ces stations sont des stations d'interprétation, de remodelage de l'information, de réadaptation aux besoins des élites. En dépit du fait qu'ils soient masse médias, la télévision ou la radio émettent une parole venant de la société et traversant des cercles de signifiance.

Il y a comme dans la naissance du langage lui-même, comme le montre Gille Deleuze, l'indirectivité[33] des choses, du dire, ou encore du récit.

 

Ce serait intéressant dans ce travail de  montrer de quelle façon two step flow communication renvoie à la vie même du signifiant, c'est à dire le message émis par le médium. Et la question qu'on pourrait se poser, c'est celle qui consiste à se demander: quels sont les intermédiaires en Afrique, en ce qui concerne la communication des masses médias faisant l'objet de cette étude?

 

Il existe un linguistique Kényan qui décrit les élites africaines de l'après indépendance comme « the interpreters »,  groupe social ayant pour fonction de reproduire l'Etat colonial, de servir de prolongement sociologique de l'ordre colonial. Les intermédiaires sociétaux des médias occidentaux dans leur action en Afrique ont-ils changé aujourd'hui et de quelle façon? Nous aurons l'occasion d'y revenir.

 

Le troisième modèle[34] que nous allons à présent exposer et discuter brièvement, c'est celui de Mac Comb. Il affirme que les médias ne nous disent pas quoi penser, mais ce sur quoi il faut penser. En d'autres termes ils nous disent comment penser, comment mettre en forme l'objet ou le contenu de ce qu'il faut penser. Nous verrons dans le corpus, comment cette opération se déploie-t-elle.

 

Ce modèle est intéressant pour notre propos, en ce sens qu'il nous aidera à sortir du mythe de l'objectivité journalistique. Car nous pourrions aller au-delà du factuel qui risque de nous entrainer sur un terrain fade en matière de recherche, à savoir si c'est vrai ou pas vrai. Au contraire, le modèle aidera à dévoiler l'agenda souvent caché des média. Il servira aussi à montrer comment, à côté du factuel, les médias influent-ils le public africain sur la perception, les objets à percevoir et les attributs de ces faits.

 

Si nous nous contentions d'énumérer les faits, sans voir dans leur sélection, leur agencement et leur attribution ou commentaire, un projet autre que d'informer, nous n'aurions pas pris l'engagement de réaliser ce projet d'essai. L'agenda setting sera analysé dans cet ouvrage de pair avec l'agenda des puissances, sur le plan politique et stratégique.

 

Le modèle de Barnlund[35] vise à montrer que la communication est une transaction dans laquelle l'homme invente et attribue des significations pour réaliser ses projets. En d'autres termes la signification du message est plus inventée que reçu. L'attribution des significations en vue de réaliser des projets est un acte journalistique et médiatique sur lequel nous mettrons l'accent. Cette conception de la communication sera utilisée aussi pour discuter de la toute-puissance supposée des média à travers mes hypothèses de la communication masse médiatique des médias occidentaux. Il n'est pas facile, et cela n'est d'ailleurs pas l'objet de cette étude, de montrer sur l'ensemble du tissu social, comment les gens inventent tills le sens. Cependant, il est possible de procéder à une esquisse au moyen de la théorie de Michel De Certeau, de l'art de faire[36], populaire. Comment est réutilisé le message émis par le médium? Nous allons, sur ce point, dégager des généralités.

Le quatrième modèle est celui qui consiste en cette célèbre formule, mais polémique de Mac Luhan, « Medium is Message »[37]. Le message, c'est le médium lui-même.

 

Certes des auteurs, notamment français ont dénoncé une sorte d'angélisme techniciste à travers les travaux de Mac Luhan. Le lien que cet auteur établit entre la technique et l'humain, entre l'infrastructure et la société et les techniques de représentations, de construction du réel et même d'organisation matériel du monde, est en soi intéressant. Notamment en ce sens qu'il réintroduit du matérialisme dans la sociologie des médias. Il y a de l'audace dans les propos de Mac Luhan. C'est pourquoi, l'école de critique des médias français est trop prise dans les considérations idéologiques avec une pauvreté de pragmatisme dans l'abord des choses.

 

Or, je pense que Mac Luhan, n'est pas dans la dichotomie entre superstructure et infrastructure, mais dans le fait de les saisir ensemble, de façon quasiment consubstantielle. On voit un aspect pas souvent reconnu par les critiques francophones, à savoir un structuralisme des média. Un structuralisme qui secrète du sens. Considérons la formule « Medium is Message ». On peut interpréter comme le fait le schéma autour duquel nous tournons depuis le début de cet exposé, la structure qui imprègne même le sens. Autrement dit, dans la communication il n'y pas de réponse, mais une émission. Cela ressemble du point de vue structuraliste, à cette formule de Mac Luhan.

 

La forme de communication elle-même comporte le sens de ce qui est, de fait, communicationnel et informationnel: une action d'un émetteur à travers un canal et pour cibler, « impacter » une personne ou un groupe. J'apprécie particulièrement dans ce modèle l'impossibilité de dissocier forme et contenu.

 

Aujourd'hui, avec la radio ou la télévision on nous dit: « nous sommes une centralité du factuel, du déroulement du monde, de la construction du réel et écoutez nous, attendez que nous vous disions ce à quoi il faut penser ».

Du coup, la théorie de Mac Luhan n'est en rien conservatrice. Elle aide plutôt à dévoiler et à démasquer les médias. Elle permet aussi de montrer que pour se libérer du contrôle socio politique par les médias, il ne s'agit pas, comme l'a bien montré Jean Baudrillard, dans  sa critique d'Enzenberg[38], de prendre le pouvoir, mais d'inverser, de faire de la subversion du code. Faire de la réponse aux média un défi politique, transgresser le code qui préside  au fonctionnement de cette structure unidirectionnelle et d'influence que sont les médias.

Nous pensons que derrière cette formule on peut mieux obtenir les outils théoriques pour montrer que les médias n'informent pas, mais sont des moyens d'actions et de contrôle social. Certes le modèle est, en termes de structure, intéressant, cependant il ne nous sert pas beaucoup sur certains objectifs, comme la description du champ médiatique et le mouvement de la signifiance.

 

En  tous cas tous ces modèles théoriques ont leur utilité spécifique dans cette étude. Nous ne les opposeront donc pas. Au contraire nous prendrons une part de chacun d'eux, l'essentiel étant d'enrichir notre technique et surtout d'atteindre les objectifs heuristiques de ce travail. Ils ont tous en commun ce que Lucien Sfez appelle la suprématie de l'Emetteur, la centralité, la hiérarchie, l'uniphonie au lieu de la polyphonie.

 

Cela pose une dimension fort cachée, à savoir la naissance du langage comme mot d'ordre une sorte de fatalité de rapport de force. Il y a quelque chose de violent[39] dans le langage, dans l'être, dans son ingurgitation par l'homme. Voilà que nous sommes sur le point de pulvériser les nombreuses idées reçues au sujet des bienfaits et de la fonctionnalité démocratique et citoyenne des médias.

 

              Le corpus audio visuels  des conflits et des faits informationnels (critique de l'information et de la communication.

 

Les documents des médias à étudier – les raisons de sa constitution de telle ou telle manière -les événements conflictuels Tchad  - Darfour, RDC, etc. - les reportage de télé – l'échantillon qu'il faut traiter – le réseau de signes qu'il faut aborder et à partir duquel on peut mettre en question l'objectivité et mettre en exposé les enjeux géostratégiques, etc.

Le corpus, c'est l'ensemble des échantillons de morceaux de journaux parlés et télévisés dans deux chaines RFI, France 24 et accessoirement certaines chaines publiques françaises choisies suivants les grands événements historiques et le quotidien. Il s'agit aussi des séquences d'images ou de film de chaine de télévision, de certains articles de journaux. La nouvelle chaine de télévision française France 24 fera partie des média soumis à l'analyse ou à l'étude.

 

Les événements que nous choisissons sont repérables dans les morceaux de faits médiatiques. À l'intérieur de chaque phase historique, nous identifierons les faits.

Les conflits que j'ai décidés de choisir sont celui du Darfour, du Tchad et de la RDC. Je peux également déborder de ce cadre de corpus de cas de conflits si l'analyse complémentaire l'exige.

 

Les raisons ou critères de la constitution de ce corpus sont les suivantes: ces conflits me paraissent emblématiques des crises de toutes sortes que traversent l'Afrique et surtout des jeux géostratégiques auxquels se livrent les grandes puissances de ce monde. Il y a également le fait que ces conflits attirent l'une des plus grandes compassions humanitaires du monde. À travers eux on perçoit la fonctionnalité stratégique des humanitaires. Ils sont récents et offrent des données en vue d'élargir le champ d'analyse.

 

Les humanitaires sont devenus de plus en plus les bras moraux et éthiques et dépolitisant du partage du monde. Un partage soft, souple et subtil mais réel et cupide. Il est plus facile de se cacher derrière l'humanitaire que derrière les raisons de démocratisation. Je le dis en ajoutant ceci que les humanitaires ne sont pas tous en connivence avec ces puissances engagées dans le jeu géostratégique. Seulement, indirectement ou involontairement, ils participent tous du même jeu.

 

Ils sont à l'image des ouvriers des pays riches qui peuvent être solidaires de peuples opprimés du monde, mais c'est grâce à leur travail auquel ils tiennent pourtant dans leurs pays en Occident, que les puissances sont devenues telles, au point de dominer le monde. Il ne peut donc y avoir aucune innocence de quelle que classe que ce soit dans l'ère du capitalisme, si nous devons la juger. Dans cette ère, tout le monde semble innocent et responsable, du fait du caractère anonyme du marché. Nous travaillons pour qui, dans ce système? Au fond, pour le système lui-même, pour la machine délirante de la production -consommation, pour le cycle de l'esclavage volontaire de nos jours qu'on appelle par euphémisme, salariat.

Les autres raisons tiennent au fait qu'en raison de la présence massive de l'humanitaire dans ces pays en conflit, les médias de toutes sortes marquent leur présence permanente ou périodique.

 

On compte plusieurs dizaines de média qui y opèrent en permanence ou périodiquement. Il faut indiquer que dans ces théâtres de conflits africains, on trouve les aspects des anciens et des nouveaux conflits politiques et économiques: la révolte de certains peuples marginalisés, la crise des Nations qui n'ont pas fini de se constituer dans une Afrique ou l'ethnie fait encore sens, quoi qu'on dise dans les écoles de sciences politiques.

Il est fréquent d'entendre souvent dire que ce sont les élites qui utilisent la fibre de l'ethnie. Mais je crois que cela ne suffit pas pour la compréhension du rapport entre politique et ethnie.

 

Car, pour moi, l'ethnie ressurgit comme lieu d'identification culturelle et politique dans l'ère de la démocratie. En plus, elle surgit sur un espace laissé vacant par le projet de citoyenneté dont l'échec est patent. Autrement dit, en Afrique, la figure de citoyenneté n'a pas pris corps et cela fait que l'ethnie constitue le seul horizon identificatoire en matière de politique. Et du coup, la démocratie à ses débuts sur le continent, a signifié, non pas utilisation de l'ethnie, mais référence partisane en fonction du schéma ethnique.

Cela veut dire, en fait, que soit les africains n'ont pas, à la naissance de leurs nouvelles nations, su construire des nations en fonction des réalités telles que l'ethnie, soit ils ont aveuglément plaqué le modèle institutionnel occidental.

 

Au contraire, au nom de l'universel politique de la république, les Nations africaines ont cru que la modernité réside dans la négation de l'ethnie. Il me semble que c'est plutôt dans le travail politique de « positivation » de l'ethnie que réside la modernité. Faire surgir la modernité, c'est composer avec ce qui est, puis de là, faire éclore quelque chose de nouveau.

Il existe un autre aspect qui traduit la spécificité de ces zones de guerre, à savoir les nouvelles donnes commerciales et financières.

 

Avec l'émergence de la Chine comme puissance, le besoin de matières premières étant fort, le jeu prend de nouveaux aspects plus aigus encore. Le nouveau joueur que représente la Chine devient chercheur de matières premières pour soutenir sa croissance frénétique et se doter des ressources en vue de l'élaboration de sa puissance industrielle. Dès lors, les puissances classiques deviennent aussi susceptibles et méfiantes.

 

La Chine introduit de nouvelle méthodes et une nouvelle configuration géostratégie non négligeable. Seulement dans cette nouvelle configuration l'Afrique retombe dans la naïveté selon laquelle la Chine offre une nouvelle opportunité de partenariat pour son développement. Or, ce qui manque à l'Afrique ce n'est pas telle ou telle forme de commerce ou de partenariat juste ou bénéfique, mais la maitrise du savoir-faire scientifique et technique. La Chine l'a si bien compris que dans ce partenariat décrit comme porteur, elle refuse pourtant de partager son savoir faire. Telle l'Europe, la Chine enfonce l'Afrique dans sa fonction réduite et pathétique de fournisseur de matières premières, de terrain d'expérimentation de toutes sortes pour les vieilles et les nouvelles puissances.

 

Par conséquent, autour des conflits, ce jeu de positionnement des puissances classiques et montantes, devient déterminant. Dans ce jeu, les média contribuent à la construction du réel, à la propagande et à l'accompagnement de leur État dans le nouveau partage des richesses du monde. Ainsi, dans ce travail d'information et de communication on peut, vu cette ruée, voir comment l'acte médiatique et communicationnel s'inscrit- il dans la trame du jeu.

Le choix de ce corpus répond également à notre besoin de montrer comment se dessinent les nouvelles représentations du monde telles que édictées tacitement par les puissances impliquées dans le jeu géostratégique.

 

Nous n'allons pas prendre un grand nombre de faits communicationnels, mais ceux qui nous semblent pertinents pour nos objectifs. Ce n'est donc pas la méthode quantitative et statistique que nous allons mettre en œuvre, mais la méthode qualitative.

J'entends par fait communicationnel tout acte journalistique consistant à construire l'information et puis à l'émettre à travers un canal qu'est le médium, déposé dans des archives. Je rappelle que je travaille sur ce qui est archivé en raison de la supposée neutralité de cet objet, en raison de mon désir de surprendre le discours, plutôt que de le laisser ruser avec moi. Ce qu'on risque de subir si on met en œuvre la méthode des entretiens.

 

Ici communiquer ne signifie pas échange mais l'acte d'émettre d'un point X à un point Y, une information ou un message. Cela peut être sur la base du support de l'image ou des mots. Dans ce corpus, nous dégagerons des réseaux de signes. Je veux dire par là les énoncés produits dans l'acte de communiquer. Il s'agira des énoncés au sens linguistique et non linguistique, c'est à dire  au sens où l'entend par exemple Michel Foucault. Selon le philosophe l'énoncé[40] est un concept qui déborde son aspect  purement linguistique. Il est comme ce discours, ce signifiant qui se situe en dessous des mots et des images, comme ce discours un peu a-forme parfois, un peu caché parfois, mais dont l'effet est si déterminant, y compris dans la possibilité même de parler, de produire du sens.

 

Et puis nous suivront la trame de redondance des signes, le procès de signifiance et les cercles de signifiance. Cette méthode tirée des théories du langage des Deleuze et de Foucault nous permettrait de tracer les contours des énoncés qui rythment les pratiques discursives dans le déploiement mondial des machines informationnelles, des industries culturelles.

 

Ces réseaux de signes sont l'ensemble des signifiants et leur redondance. Je vais éviter de fixer le signifiant au niveau de son signifié restreint, mais plutôt de l'inscrire tout le temps dans un réseau de signifiants de sorte qu'on puisse obtenir l'épaisseur du sens, le fonctionnement du jeu de production de sens, les techniques de construction du réel politique dans le monde. Autrement dit, la dichotomie saussurienne signifiant/ signifié doit être desserrée et surtout éclatée pour qu'il soit possible que le signe entre dans la signifiance fatale et tragique.

 

Les techniques selon lesquelles nous entendons réaliser les objectifs de ce livre sont: faire un travail d'articulation du champ sémantique, et décrire la signifiance, et puis voir comment d'un cercle de signifiance à un autre, surgissent les fonctions non informationnels de l'acte de communication mass médiatique.

 

Dans l'analyse du processus de construction du réel socio politique par les mass médias, je n'ai pas besoin de faire de la catégorisation historique. Les faits actuels, récents suffisent à mon avis pour faire parler le corpus et mettre en œuvre la technique que je viens d'indiquer. Car, à travers le présent, il est possible et parfois facile de voir globalement ce que fut le passé. Il suffit de voir que l'histoire est un cycle de répétions. Disons, pour faire plaisir à certains, de bégaiements.

J'entends par faits médiatiques ceux qui datent de  l'époque des conférences nationales en Afrique, des expériences démocratiques et puis et surtout des conflits survenus notamment durant l'ère de la démocratisation, c'est à dire jusqu'à nos jours.

 

Je prendrais un nombre suffisant de faits médiatiques et que je pense emblématiques pour illustrer mes propos et surtout pour dégager mon hypothèse selon laquelle communiquer, ne signifie pas diffuser une information, mais faire croire, influencer, construire un réel, participer à une lutte culturelle, au combat des discours, le tout dans le sillage des rapports entre puissances.

 

Analyse des faits informationnels et communicationnels des deux médias choisis dans l'essai.

 

Considérons les faits informationnels suivants: la guerre en RDC, précisément  l'entrée de Laurent Désiré Kabila dans la capitale, Kinshasa – autre fait, c'est le reportage fait sur la conférence nationale dans quelques pays en conférence nationale – les autres faits, ce sont les images du génocide rwandais et darfouri – des images et des reportages sur les insurrections rebelles. Plus récemment, les deux incursions rebelles au Tchad – image du reportage sur la présence de forces militaires françaises dans bien des pays comme le Tchad la situation de guerre au Darfour. Ces événements ont fait l'objet de médiatisation et c'est l'acte médiatique qui intéresse notre propos.

 

Quelques reportages sur les crises post électorales dans certains pays. Nous soumettrons l'analyse de  ces faits suivant leurs caractéristiques politiques, conflictuelles, humanitaires.

Cela se fera durant l'analyse. Il est important pour moi de faire une description analytique des faits pris en dehors de la couverture médiatique à chaud.

 

Seulement, ils n'apparaitront pas explicitement dans le texte, mais sous forme d'aune à partir duquel je soumets les documents des médias à la critique. Cette méthode a pour intérêt heuristique de montrer que les faits en eux-mêmes, sont des signifiants[41] Je voudrais indiquer brièvement  que j'ai effectué plusieurs séjours notamment au Tchad et à sa frontière avec le Darfour, ainsi qu'en République Centrafricaine en vue de recueillir des données du conflit, que je confronte au besoin, avec ceux tirés des médias.

 

Un type signifiant (c'est à dire l'événement) est une chose sur laquelle un métalangage s'ajoute  pour ouvrir à nouveau la chaine de signifiance, mais sur le plan linguistique ou d'image télévisuelle. Dans l'analyse des faits informationnels produits par les médias, il faut lire une opération d'interprétation-construction du réel et puis un deuxième mouvement interviendra, celui du saut d'un cercle de signifiance à un autre.

 

Je m'explique: un cercle de signifiance peut être un groupe faits bruts, non pris dans le récit, et puis un autre cercle, le médium et ses mots, sa manière de rapporter le fait; il existe d'autres exemples, comme le cercle de signifiance journalistique et populaire au sein des gens ne sont pas les mêmes. En clair, les cercles de signifiance sont des lieux de production de sens, de formulation de récits, etc.

Ma description et l'analyse des faits se feront à partir des morceaux d'énonciations journalistiques,  à partir des séquences d'images. J'établirai un réseau de signes constitué de ces morceaux. Puis ce réseau sera mis en relation avec d'autres, ainsi de suite pour que la signifiance se dégage d'elle-même.

 

Ainsi, des enjeux extra informationnels et communicationnionels verront le jour, seront dévoilés. Sur le plan pragma-linguistique et philo linguistique on pourra aussi s'approcher du concept d'énoncé, un concept aussi abstrait et difficile à circonscrire. Seulement, nous le ferons dans le sens de voir les concepts généraux qui traversent l'ensemble des faits informationnels. L'énoncé débordant la pratique langagière qu'on trouve dans ces faits, comme je l'ai indiqué plus haut.

 

Document France 24

Sujet: la guerre au Tchad, incursion rebelle de mai 2009

Type de document: image, audiovisuelle:

Type d'analyse pour ce document de reportage: analyse sur la signifiance, déjà indiquée.

 

Le récit journalistique en question est celui fait par un journaliste de France 24, « la nouvelle CNN française ». Il y a plusieurs séquences dans ce document. Des séquences faites de défilé d'images et de commentaires journalistiques. Voici, de façon successive, les séquences d'images: des blindés de l'armée Tchadienne – les lieux du combat entre cette armée et les rebelles de l'AN ou l'UFR – des gros plan d'hélicoptères de l'ANT – des gros plans d'enfants rebelles – un gros plan sur le porte-parole du gouvernement – des traces de guerre dans la capitale, les combats entre les rebelles et les soldats de l'ANT – image de soldats de l'ANT marchant dans la capitale avec un commentaire sur le cycle des guerres dans ce pays. Toutes ces images en gros plans ou en plans d'ensemble sont ponctuées de commentaires.

 

Au vu de cette suite ou série d'images, force est de remarquer que le journaliste offre à sa télévision un récit sur la victoire de l'ANT, sur un événement qui doit être rapporté en rapport avec la politique de la France, mais aussi pour donner le récit de la France au monde, au sujet de ce conflit tchadien.

 

Dans ce document on voit les signifiants comme les blindés de l'ANT (j’indique que j'utilise la notion de signifiant au sen global du terme, c'est à dire qu'il n'est pas que linguistique, il peut être un événement, un objet qui surgit dans notre champ de perception qui touche à nos sens) qui entre en résonance avec les lieux de combats. Il y a un renvoi de l'un à l'autre: les avions ont participé aux combats d'Am Zoer. Sur ce lieu, un signifiant voit le jour dans le commentaire du journaliste, à savoir que les rebelles ont été écrasés.

 

La succession d'engins de guerre dans la redondance des signifiants montre à quel point le récit consiste plus à insister sur le succès militaire de l'ANT. Certes ce succès est une réalité, mais vu la construction de l'événement médiatique, on perçoit autre chose, l'opération de monstration[42] d'une puissance.

 

Derrière cette information, il y a une dissuasion informative. À savoir qu'il ne faudrait pas s'aventurer la prochaine fois; à savoir que les militaires de l'ANT sont bien prêts à en découdre plus tard. Il n'y a donc pas seulement de l'information, mais aussi sans le vouloir peut être, de la menace à travers le message que livre le commentaire et la construction  de la succession des images.

 

Il faut signaler que certaines images sont faites sous le format des gros plans: comme pour insister sur quelque chose. Les rebelles enrôlent des enfants. Le gros plan surgit dans la trame filmique lorsqu'on veut insister sur quelque chose, lorsqu'on veut mettre l'accent sur une idée, lorsque le locuteur entre dans une relation affective avec le téléspectateur.

Pendant ce temps, il y a un silence sur les enfants enrôlés aussi par l'ANT. Là-dessus, si on ramène le débat de l'enrôlement par les deux parties des enfants soldats, le reportage a un parti pris. Et puis surgit le commentaire, selon lequel le gouvernement affirme avoir infligé une défaite à l'ennemi.

 

Le journaliste pouvait se taire, les images sont déjà parlantes. Ce qui se confirme par l'apparition du porte-parole du gouvernement. Son discours consiste à dire en des termes ironiques et moqueurs que l'ennemi rebelle a été chassé du territoire. Dans ces surgissements de la parole, force est de constater que les deux modes de représentation de la réalité sont en connivence. Mais les images sont plus éloquentes, comme souvent, et leur haute définition est de nature à réduire même la quantité de l'oral dans le fait de rendre compte de ce qui s'est passé.

Comme pour montrer que la guerre au Tchad est cyclique, une séquence d'images de la capitale en ruine apparaît dans le reportage. Des images de militaires évoquent certes la victoire, le contrôle de la capitale, mais la structure du reportage est comme si le journaliste, dans la construction du réel conflictuel, veut boucler la boucle. Tel il avait commencé avec ces images de guerre, tel  il termine avec celles de guerre aussi, même si ce sont des traces de bataille. Il commente d'ailleurs: « une fois la saison des pluies terminée, les rebelles risquent de lancer une nouvelle offensive ».

 

Avec un tel reportage le renvoi des signifiants est le suivant: victoire de l'armée sur les rebelles – les preuves de la victoire -la confirmation de cette victoire et puis le risque de reprise des hostilités. Cette structure signifiante montre d'abord un champ sémantique, puis la construction du réel conflictuel d'un seul point de vue. Certes le journaliste ne va pas montrer les rebelles en liesse en train de crier victoire eux aussi, puisqu'ils ne sont plus là au moment où il constate la fin de la bataille. Mais le journaliste parle à partir d'un point de vue, qui n'est pas celui du rebelle, mais du gouvernement, en tant que celui-ci aurait remporté une victoire.

 

Je ne fais pas de procès d'intention, mais je veux montrer juste qu'informer, c'est toujours à partir d'une centralité, y compris énonciative. La situation de présence d'une force gouvernementale constitue la matérialité de la possibilité même de discours journalistique. Je veux dire en d'autres termes que le discours journalistique ne doit pas être considéré en dehors de la réalité extra informationnelle dans laquelle il s'exprime.

À l'intérieur de ce réseau de signifiants, il y a une voie sourde, à savoir la chaine parle dépose un métalangage sur ce qui est déjà un « langage ». Il y a également une épaisseur de sens, à savoir l'enjeu de pouvoir, les rapports de forces entre plusieurs mouvements et un pouvoir central, la réduction de l'ennemi à un dominé, à un exclu.

 

L'intérêt de ce document à lui tout seul réside, dans le fait qu'il mette ensemble plusieurs choses à la fois: la construction du réel pour le téléspectateur et l'opinion mondiale, l'influence psychologique du fait sur celui qui l'entend et qui voudrait revenir combattre le régime ciblé par les rebelles. Est-ce que le critère d'objectivité est respecté dans ce reportage? Oui ce fait est vrai, mais la manière de le montrer ajoute des éléments à cette chose.

 

L'agencement des images, ou l'arrangement des images pour illustrer l'information sont remplis d'une autre intention. Celle de faire en sorte que, par le réel télévisuel, le regard de la France se glisse, se voit, se sente. Le problème, ce n'est pas de nier ou pas la défaite, mais d'en parler déjà, de telle ou telle façon, avec telle ou telle technique de monstration télévisuelle. On peut apprendre à travers ce document que le conflit existe, qu'il est vécu de cette façon, qu'il est cyclique, mais qu'il y a des moyens, de la part d'un État, de le juguler.

 

Ce réseaux de signifiants en lui-même constitue un récit, mais un récit sans début ni fin, puisqu'il y a eu avant ce document tout une densité de faits, c'est plutôt un surgissement de faits, un événement. Et sans fin, puisqu'il s'ouvre à d'autre enchainement de signes.

Du coup notre travail portera sur des morceaux de récits. Ceci est intéressant, parce qu'il n'y aura pas la recherche d'un signifié qui synthétiserait cette signifiance. L'objet de notre réflexion doit rester libre, trop ouvert pour ne pas qu'il soit confiné et pour qu'il libère toute sa richesse de sens.

 

Document France 24:

Sujet: démonstration de forces de l'ANT (armée nationale du Tchad)

Type de document: audiovisuel

Type d'analyse: la signifiance pour voir la redondance de signes et l'au-delà de l'information

 

L'auteur de ce reportage est le même que celui du document précédent; il est journaliste de France 24. Son reportage porte sur une parade des forces de Deby et de son régime. Il s'agit d'une parade de l'ANT, à la suite de la bataille de mai 2009, celui d'Am dam à l'est du Tchad. Ce lieu a vu l'affrontement entre rebelles de l'UFR et les forces régulières. Comme avec le reportage précédent, celui-ci a lieu après la bataille.

 

Les journalistes reconstruisent les faits après qu'ils se soient produits. Ils mettent un langage sur un autre type de langage. Voici les morceaux de ce reportage: un gros plan sur un soldat à bord d'un véhicule militaire en train de tournoyer avec son arme – puis vient le plan d'ensemble de Deby avec ses gardes du corps, ainsi que certains dignitaires de son régime – une image du discours de Déby appelant la communauté internationale à condamner le Soudan – une image sur des badauds montés sur des charrettes de chevaux, puis une image de chameaux dans les rues poussiéreuses de la capitale – une image de l'ex président Lol Mohamat Choua, un opposant – carcasses de véhicules militaires et puis la phrase de conclusion, à savoir qu'après la saison des pluies on s'attend à de nouvelles offensives et puis le reportage se termine par la phrase suivante: « pendant trois mois, tout mouvement militaire devrait être bloqué, c'est donc une trêve, mais les problèmes demeurent entre le Soudan et le Tchad qui s'affrontent par rébellions interposées ».

 

La structure de ce récit journalistique fait ressortir un réseau de signifiants traduisant l'identité d'un régime qui est vieux de 18 ans, un régime qui ne s'occupe pas de sa population, mais de la guerre, car il y a un contraste d'images entre les rues symbolisant la pauvreté et un chef soucieux de guerre, exhibant ses armes, organisant une cérémonie de victoire  aux effets dissuasifs.

 

L'image d'un régime militariste se révèle subitement à travers ce reportage. Au milieu du reportage, c'est à dire entre le discours du président demandant à la communauté internationale de condamner le Soudan et l'image de l'opposant, surgit subitement le problème politique du pays. À savoir le manque de dialogue du régime avec son opposition armée, comme l'a laissé entendre l'interlocuteur, ex président.

 

Encore une image de carcasse de voitures militaires, signe de la bataille de février 2008. Un pays coincé dans une guerre cyclique et, puis enfin, un lien est créé entre l'appel de Déby et la conclusion du journaliste, à savoir que les deux pays « se battent par rébellions  interposée ».

 

Dans ce recoupement de signifiants, le journaliste délivre le message selon lequel ce qui se passe au Tchad est plus une invasion soudanaise qu'un problème interne au Tchad. Sur cette conclusion, on voit nettement l'approche diplomatique de la France se glisser subrepticement, consistant à présenter au monde le conflit au Tchad comme une affaire de « mercenaires »[43] tchadiens au service de Khartoum. Voilà un corollaire médiatique de la position diplomatique de la France. Cette position s'emballe bien dans toute une structure de récit médiatique qui a bien su mêler le militaire, la parade, la pauvreté, et l'opposition.

Certes le journalisme est enclin au sensationnel, d'où l’image de parade et de désolation, mais il semble que, de façon subtile, le médium glisse subrepticement un message. C'est là qu'intervient le rôle politique et de construction et d'influence du médium sur le monde et au service d'une puissance.

 

Cette manière de faire sera certainement utile lorsqu'il s'agira de penser géostratégie, en dehors du médium lui-même. Le passage entre cette façon médiatique de présenter un événement et le futur usage diplomatique ou d'influence est un bel exemple de redondance de passage d'un cercle de signifiance à un autre.

 

C'est dire que le médium a son agenda caché. Sous le prétexte de l'information, on prépare les esprits à concevoir la lutte de la France dans un jeu de géostratégie, puisqu'en hors champ médiatique, le Soudan, est un signifiant qui renvoie à un autre, à savoir que la Chine est la nouvelle puissance montante, dont la poussée nécessiterait éventuellement une présence de la France dans ce pays qu'est le Tchad.

 

C'est donc très utile, le discours qui se glisse à travers les images. Il faut donc à la fois fendre les mots et déchiqueter les images pour faire jaillir ces enjeux. Prendre les mots dans des réseaux de signifiants est la méthode efficace pour arriver à ce résultat d'analyse.

 

Les techniques suivant lesquelles cet enjeu est bien entretenu dans les imaginaires, le corolaire avec les positions diplomatiques de la France dans ce conflit exprimé, sont d'abord l'emprisonnement de ces intentions dans un ensemble de récits qui a dépeint le président comme étant là depuis si longtemps (18 ans) mais aussi dont l'appel à manifester n'est pas suivi par une société qui est écrasée par le souci de bien être plus qu'autre chose.

Est ce qu'il faut voir dans cette technique de construction du réel  conflictuel une volonté journalistique ou un inconscient politique coincé ou dans l'imaginaire que l'image cristallise? J'aurais tendance à penser les deux aspects.

 

 C'est dire en définitive que lorsqu'on se met à construire un réel après qu'un événement se soit passé, ce n'est pas pour être objectif, mais c'est pour une orientation des esprits, c'est pour une bataille du discours[44], pour reprendre une remarque de Michel Foucault, dans « l'ordre du discours » , inaugurant son entrée au collège de France: «  mais peut être cette institution (en parlant du collège de France » et ce désir (en parlant du désir d'éviter de tenir un discours) ne sont 'ils pas autre chose que deux répliques opposées à une même inquiétude: inquiétude à l'égard de ce qu'est le discours dans sa réalité matérielle de chose prononcée ou écrite; inquiétude à l'égard de cette existence transitoire vouée à s'effacer sans doute, mais selon une durée qui ne nous appartient pas; inquiétude à sentir sous cette activité, pourtant quotidienne et grise, des pouvoirs et des dangers qu'on imagine mal; inquiétude à soupçonner, des luttes, des victoires, des blessures, des dominations, des servitudes, à travers tant de mots dont l'usage depuis si longtemps a réduit les aspérités »[45].

 

Pour une deuxième fois, le Tchad est décrit comme un pays à cycle conflictuel, où la guerre n'est pas terminée. Voilà qui accompagne les centres d'intérêts que le médium est censé indexer pour la France. Il s'agit des zones où s'affrontent les puissances, ou la sécurité mondiale se décide, où la géostratégie d'une partie du monde se décide, se dessine. Autrement dit, le médium, dans sa fonction d'informer, a pour rôle d'offrir une photo de ce que le monde est, pour et du point de vue de la France. Dans ce rôle, outre la langue, par rapport à d'autres médias du monde de la même envergure, il s'agit de mener une autre bataille, loin du Tchad, loin des soucis des Tchadiens, c'est la bataille du discours.

 

Pourquoi, au nom d'un seul fait, des hordes de médias ont-ils envie de tant parler? Ce n'est pas seulement pour une parole linguistique en vue de la cause d'une langue, mais c'est  pour dire ce que sont les choses selon nous, selon l'ensemble du grand récit que nous avons du monde. C'est comme si, parler plus que l'autre, vaut quelque chose, c'est comme si dans l'acte d'informer, on cherche à matraquer les esprits, à façonner les esprits, à dire, « attendez, moi je vais vous dire, comment est le monde, que signifie sa façon d'être aujourd'hui, etc. ».

Il est intéressant de remarquer par ailleurs que le réseau de signes relevant de deux régimes de signes, les images et les mots, concordent, mais avec une économie de signe caractérisé par des mots qui ne sont là que pour accompagner plus les images que de raconter, par les mots, une histoire. Je le dis parce qu'on verra que sous le mode de la radio, le réseau de signifiants n'a pas la  même densité.

 

Sous prétexte d'informer, en fait le journaliste s'incruste dans le discours de Deby selon lequel « le Soudan est responsable de la rébellion au Tchad », car il dit que « les deux pays se battent par rébellions interposées ». Pas un mot sur le discours des rébellions elle mêmes. Ce n'est pas un manque de temps, car il est possible d'évoquer brièvement le fait que si des rebelles combattent le régime, c'est en raison de problèmes internes. On voit comment, par signes qui se renvoient les uns aux autres, le journaliste prolonge, peut être sans le savoir ou le vouloir, la préoccupation tactique du président Tchadien.

 

Cette analyse en fonction des réseaux de signes n'a pas seulement pour fonction de dégager un champ sémantique, mais de montrer la vie même des personnages dans un récit, dans un jeu entre les Nations, à l'intérieur des Nations, entre les forces en présence. Le discours conçu comme scène de bataille est aussi un gros piège dans lequel tombent ceux qui aiment le manipuler, c'est ce qui qui fait que le discours a quelque chose de maléfique.

 

Dans cette analyse on a même l'impression qu'on a affaire à un récit romanesque où des personnages seraient même les signes, les mots, les signifiants: derrière les mots du journaliste, derrière la structure de son récit, derrière la manière de les construire, s'agitent des personnages; derrière se fait un jeu. À travers seulement les mots et le tissu de signifiants, on a affaire à une scène de personnages. C'est du moins l'impression que j'ai eue, lorsque j'ai visionné les images.

 

Document France 24

Type de document: audiovisuel

Sujet: présence de l'Eufor à l'est du Tchad

Type d'analyse: déjà indiqué

 

Le reportage du journaliste sur l'Eufor présente la série d'énoncés suivants: l'annonce selon laquelle cette force européenne se trouve entre deux feux, les rebelles et les forces régulières, ouvre le reportage – la carte du Tchad – une image des militaires de l'Eufor en patrouille – le lieu où elles sont stationnées, c'est Goz Beida – suite d'images sur la ville de Goz Beida et interview des forces irlandaises – images de soldats de l'ANT et enfin une série d'images du vandalisme rebelle sur les véhicules de l'Eufor, etc.

 

Les signifiants qui s'agencent dans ce récit visent pour l'essentiel à montrer le rôle de l'Eufor dans le conflit. Il faut rappeler que cette force européenne fut un désir français. Elle a pour mission officielle la protection des réfugiés et des humanitaires. Elle n'a pas pour mandat de s'interposer entre les belligérants tchadiens.

 

Cette force est présentée comme neutre, par l'expression, « entre deux feux ». La position d'alerte et de vigilance que nous montre la caméra est de nature à montrer à quel point cette force veille et à quel point elle est fiable pour remplir sa mission. Ceci se confirme avec notamment l'intervention d'un des soldats qui redéfinit en fait la mission de cette force. Il y a, dans ces images, un message de la France au monde: à savoir que cette force européenne est utile et que ce n'est pas la France qui est derrière cette vaste opération.

La preuve, c'est que le journaliste, au lieu de montrer des soldats français pour illustrer, a préféré montrer des soldats irlandais, pour mettre l'accent sur le caractère européen de cette force. Ce n'est donc pas fortuit de choisir les irlandais pour parler de l'Eufor.

 

On peut également voir dans cette phase du reportage le glissement de cette caractéristique européenne et la fonction de protection des humanitaire, en relevant les images de voitures vandalisées par les rebelles. Ce qui est important derrière le fait informationnel ici, c'est non  seulement de dire que ce n'est pas la France qui est là au Tchad, mais l'Europe avec sa politique sécuritaire commune en gestation. La France expérimentant cette politique commune européenne sur le théâtre africain.

 

C'est l'une des raisons pour lesquelles les autres, sauf l'Angleterre et l'Allemagne, deux poids de l'Europe, n'ont pas pris part à cette force. Car ils pensent que c'est la France qui y entrainait l'Europe. Les européens qui y ont pris part, le savent, mais envoient leurs jeunes en terrain extérieur, ne serait-ce que pour l'expérience militaire, et pour la connaissance des terrains du monde. En termes d'expérience, les jeunes européens engagés dans leur armée gagnent en disposition psychologique de connaissance et de conquête du monde.

 

Il se dégage dans le même sillage de sens, que l'humanitaire se couple du militaire depuis quelques années, notamment depuis la campagne Bosniaque en Europe. Pour l'Afrique et ailleurs, ce couplage montré par les médias est nécessaire pour donner une nouvelle définition du droit d'ingérence et surtout des interventions militaires dans le monde. L'humanitaire sert en fait à cacher les aspects purement militaires et stratégiques des opérations de maintien de la paix. En plus il est devenu l'instrument de propagande morale et humaniste de l'Occident. C'est entre autres ce qui explique le fait que bien des rebelles dans les conflits du monde, les prennent pour des cibles.

 

C'est comme s'il y avait une sorte de confusion entre l'humanitaire pur et dur et celui qui s'incruste à l'intérieur du militaire. Un peu plus loin dans la trame du reportage, on revoit les hélicoptères de l'armée régulière tchadienne. Mais on ne les met pas en contraste de sens avec les forces de l'Eufor. Il y a un implicite sur leur cohabitation paisible sur ce théâtre des opérations. C'est dire que l'Eufor ou du moins, la France à travers l'Eufor, protège en fait un régime.

 

On peut se demander, et moi je ne légitime pas, pourquoi alors s'attaquer à des forces neutres comme l'Eufor? La raison, c'est que l'Eufor est perçue, de par les informations qu'ils livrent aux Français qui y ont une base militaire différente de l'Eufor et puis ils vont acheminer les renseignements stratégiques au régime combattu, comme partie prenante du conflit.

 

Là encore le reportage  se fait le porte-parole médiatique de la diplomatie française. Là on a un exemple comme dans les autres reportages du phénomène de cercle de signifiance qui entre en résonance. Je veux dire par là le fait que le cercle de signifiance journalistique ou médiatique entre en résonance avec un autre cercle de signifiance politique, les milieux diplomatiques français.

Ainsi redonde aussi le signifiant, il ne redonne pas uniquement à l'intérieur du réseau de signes, mais il saute d'un cercle à un autre. Ce phénomène montre à quel point les récits contemporains de l'instantané, sont des discours qui se connectent entre eux de façon quasi instantanée.

 

On peut voir là le lien entre une technique de « monstration » et de représentation du monde et la transformation de la manière de mettre les mondes ensemble, en communication. Les cercles de signifiance dans le monde sont nombreux: l'église, les institutions étatiques, les médias, les milieux diplomatiques, les milieux médiatiques, la société dite civile, etc. Cette traversée du signifiant montre qu'on ne fait pas de la télévision ou de la radio uniquement pour informer naïvement, pour donner au citoyen-monde les clés de compréhension du monde.

On le fait pour donner des mots d'ordres symboliques, pour convaincre de quelque chose, pour entreprendre une propagande de nature différente. Nous le verrons dans les chapitres à venir.

 

Par cette manière de présenter les choses au sujet de l'Eufor qui est un instrument dans le jeu géostratégique, on ne laisse pas en fait le téléspectateur critique de poursuivre l'interprétation, car il y a dans les images et leur  agencement un « trucage », une sorte de court circuitage de la chaine de sens qui aurait pu être: Eufor n 'est pas égale à l'humanitaire, à la paix, à la protection des réfugiés à la consolidation de la paix, mais elle est égale à la France dans l'Europe; l'Europe qui cherche à contenir la percée chinoise; elle est égale à la propagande humanitaire qui sert de paravent à d'autres enjeux. Cette chaine de sens est rendu un peu inimaginable par le journaliste.

 

À ce titre, il y a un court-circuit du sens, des autres compréhensions possibles. Le fait dont se réclame l'objectivité journalistique ne fonctionne pas seulement comme un prétexte pour faire passer autre chose; elle constitue aussi une prémisse méthodologique. Seulement, c'est une prémisse assez fiable pour produire non pas de la vérité, mais du récit.

En produisant du récit, l'essentiel n'est pas la vérité, mais en fait un jeu de dire vrai. Il y a dans ce jeu une volonté de vérité, qui traverse toute l'histoire de la culture occidentale comme l'a bien montré Michel Foucault, dans son ouvrage sur la sexualité[46].

 

En résumé, il y a un réseau de sens Eufor – neutralité de la France – humanitaire – enjeu géostratégique. Ce réseau de sens en soi constituant un cercle de signifiance qui entre en communication avec un autre cercle de signifiance produit par la diplomatie française et européenne: conflit dans une partie du monde- interventions militaires- protection des intérêts de l'Europe et de la France. On voit aisément à quel point le médium qui a produit ce récit est au service, non pas du citoyen, mais au service d'un travail psychologique consistant à faire croire, à faire passer un  mot d'ordre consistant à dire « croyez ceci et pas cela, soyez conscients de la défense des intérêts de l'Europe dans le monde, restez les protecteurs de l'humanité dans le monde ».

 

 

 

Document France 24

Sujet du document: avancée rebelle à l'Est du Tchad

Type de document: audiovisuel

Type d'analyse: celui déjà indiqué

 

C'est un reportage de guerre, en ce sens qu'il s'agit d'une avancée de troupes rebelles à l'Est du Tchad vers la capitale Ndjamena. Voici les moments du document: image de pick-up transportant des rebelles allant de Goz Beida à Am Dam- échange de tirs entre rebelles et Eufor – image de Koulamallah porte-parole de la rébellion, disant que « la France doit pousser les belligérants à discuter et non à soutenir un camp » – puis image de Kouchner visitant les troupes françaises stationnées en Côte d'Ivoire avec une déclaration – image de reprise par l'ANT, d'Abéché- fin du reportage avec cette phrase du journaliste: « en février les rebelles ont atteint la capitale  et Deby n'a eu son salut qu'avec l'aide de l'armée française »

 

Le journaliste informe de l'avancée rebelle en direction de la capitale. Mais cette avancée ne s'est arrêtée qu'à Abéché repris par l'ANT. Et puis il revient sur un secret de polichinelle, le soutien de la France au régime combattu par les rebelles. D'abord l'intervention de Koulamallah appelant la France à la neutralité et puis la déclaration de Kouchner se réjouissant du fait que l'avancée rebelle a été stoppée. Il avait indiqué auparavant que la France ne va plus s'impliquer dans le conflit.

 

Elle n'a pas besoin d'intervenir, puisque l'avancée rebelle est stoppée! Si l'avancée n'était pas stoppée le discours aurait été différent. Il y a, dans ce reportage l'ubiquité du médium, ce qui fait sa force: au moment où Kouchner parlait du Tchad en conflit, il était en séjour en Côte d'ivoire. Ce reportage est typique de ce qu'est la France dans les pays anciennement colonisés, à savoir une force militaire dont la présence est ambiguë, elle sert plus ses intérêts via le maintien au pouvoir des amis, de la France Afrique[47].

À travers cette ubiquité, le médium montre là l'une de ses fonctions de quadrillage symbolique du monde. Ce qui a été retenu dans l'interview de Kouchner, c'est que la France néo coloniale, ce serait fini.

 

Le journaliste présente le porte-parole rebelle comme «demandant du soutien à la France » Or, ce que le porte-parole a dit, c'est que la France doit rester neutre entre les fils d'un même pays qui sont en train de se battre. Il y a là un trucage-tricherie du sens par le journaliste. L'objectif étant de montrer que la France est effectivement neutre, puisqu'un rebelle demande du soutien à celui qui est soupçonnée de soutenir Deby. C'est important pour la France de se cacher intelligemment dans son rôle un peu décrié par une opinion publique africaine de plus en plus anti française depuis plus de 10 ans. Ici, le médium joue ce rôle, sous l'angle symbolique.

 

En donnant la parole à Koulamallah et puis en détournant le sens de ses propos, de façon très subtile, le journaliste fait semblant de donner une information équilibrée, comme le fait du reste les radios comme RFI (nous le verrons). En fait il représente ce que le Quai d'Orsay souhaite que le monde pense de ce que fait la France dans ce conflit. C'est pourquoi, et c'est curieux que les journalistes ne se rendent pas compte, bien des observateurs sont en droit de se demander si les médias ne sont pas au service des chancelleries occidentales, dans la plus grande part de la couverture qu'ils font des conflits dans le monde.

Et puis, comme pour dire que Kouchner a raison, le document nous montre la reprise par les forces de l'ANT de la ville d'Abéché. Le ministre avait dit en effet que l'avancée rebelle était stoppée. Cette image des soldats de l'armée régulière n'empêche pas que les rebelles avancent sur un autre front différent de celui Goz Beida, à savoir Am Dam.

 

Mais de toutes les façons, la France ne lâchera pas son ami, Deby. C'est ce  qu'on peut lire à travers la phrase qui clôt le reportage. Il y a ici de l'objectivité, puisque cela est vrai, mais l'objectif est de rassurer le téléspectateur et de faire de la guerre psychologique aux côtés de ceux qui ne veulent pas de la chute du régime. Autrement dit, le journaliste dit qu'il ne faut pas s'inquiéter et que cette avancée n'aura aucun effet sur les intérêts de la France, sur le cours des événements dans le pays.

 

Il y a par ailleurs un effet télévisuel paradoxal, car il repose sur le silence, le hors champ. C'est que, dans le reportage sur l'avancée rebelle, on a peu ou presque pas d'images de cette avancée. C'est un hors champ dans le récit télévisuel. Seulement, ce hors champ n'est pas visuel. Dans la représentation du sens commun, le hors champ peut fonctionner comme une exclusion de ce qui fait peur.

 

Ici, ce qui fait peur, c'est la rébellion. Dans le champ télévisuel, elle est jetée dans les ténèbres du hors champ, c'est un inconnu, qui inspire peur et méfiance. Et puis, on parle souvent à leur place, on les dessine comme on veut. Cet effet télévisuel n'est  peut-être pas conscient. Mais il suinte de l'analyse que nous venons de faire à propos  de cette chaine se signifiants.

 

En somme, la chaine de télévision dit dans ce document que les rebelles ont tenté d'entrer dans le pays, mais ils sont stoppés par l'ANT, et la France est là pour toute éventualité. Telle est la voix de la France!

Nous allons procéder à l'analyse d'autres images de la même chaine concernant le même conflit et les autres conflits. Ce qu'on peut retenir pour le moment, c'est que, dans les cas d'information sur le conflit au Tchad, le médium occupe une place considérable dans la construction du réel conflictuel.

 

Il a des techniques de construction de ce réel qu'on peut retrouver dans les  analyses qui suivront. Il prolonge la parole de la France dans la connaissance ou le schéma à partir duquel on doit comprendre ce qui se passe au Tchad. Le journaliste semble lui-même dominé par le média et sa mission implicite, de voix de la France.

Le montage des images qu'il offre sont du ressort de la rédaction. Outre ce fait de l'individu et du système, il doit donner un point de vue de la France, c'est à dire des français. Un point de vue en articulation avec des enjeux le dépassant et dépassant le médium lui-même.

 

 

 

Document France 2

Type de document: reportage envoyé spécial

Type d'analyse: le même que le précédent

Sujet: la guerre au Darfour.

 

À la différence des documents précédents, celui que nous allons traiter est long. C'est ce qui fait que nous devons le résumer. Premières images. Ce sont des scènes de course de chevaux, un spectacle auquel participaient certains administrateurs de la région du Darfour – image d'harmonie entre les communautés, et commentaires sur la difficulté de les différencier, bien qu'il y ait différences – recueil des avis au sujet de la conception occidentale du Darfour – puis des images de Nyala avec des signes de guerre – et puis une longue séquence sur les Janjawid, sur le travail des humanitaires, sur les groupes rebelles et sur les effets du génocide contre le Darfour, bref un travail de remise en cause du discours de départ et de l'image d'harmonie, etc.

 

Le journaliste reconnait le stéréotype sur le Darfour, pays en guerre. Et puis progressivement, il met à l'épreuve son hypothèse. Celle-ci, on le verra ne se confirmera pas le long du reportage. Si le reportage a commencé avec cette image d'harmonie, cela vise entre autres à attirer dans le reportage l'audimat, en mettant l'accent sur un certain exotisme à travers l'image de course de chevaux. Et pendant de longues minutes, la question de l'appartenance des gens composant la foule de téléspectateurs est plusieurs fois posée.

 

Il y a derrière cette question du journaliste un désir de sortir du stéréotype du génocide contre les populations du Darfour. Les gens interrogés aident à savoir qui est four ou zagawa ou autres tribu. Avant de glisser la caméra vers l'espace et la réalité de terrain servant à vérifier l'idée de génocide, deux voix s'expriment pour dénier tout génocide au Darfour. «  Avez-vous vu un génocide au Darfour » demanda le préfet de Nyala.

 

Les premières images de Nyala sont celles d'une ville en guerre: des voitures militaires, des hommes en armes, des patrouilles militaires. Cette ville est entre les mains des forces gouvernementales. C'est en zone rurale que se trouvent les rebelles. Le journaliste montre les images d'humanitaires, notamment avec un gros plan sur le logo du CICR.

 

En s'introduisant dans les déplacements des humanitaires, le journaliste commence à dévoiler un aspect de la situation de guerre civile, à savoir les « africains » chassés de leur terres par les « arabes » qui sont représentés par la milice arabe Janjawid.

Là, une longue parenthèse des exactions des janjawid et du gouvernement contre les civils africains, en laissant le témoignage constituer l'élément de preuve des massacres contre les africains du Darfour. Et après la parenthèse, on voit surgir l'image des humanitaires, notamment français en train de se dévouer pour les déplacés.

 

Des gros plans illustrent ce dévouement: ainsi du logo de l'USAID et des médecins français. Ces images sont plus destinées au public occidental qui a besoin de savoir où va son argent  pour la solidarité internationale. Il s'agit aussi de mettre l'accent sur le rôle de la France sur le terrain de l'humanitaire. On peut voir se répéter l'image de l'Occident aidant les pauvres africains. Les médias participent ainsi à la mystification de l'humanitaire.

La machine de la nouvelle idéologie occidentale dans la reconquête soft du monde se met en marche. Je ne veux pas dire qu'il ne faille nullement soutenir les populations en détresse dans le monde, mais il y a quelque chose de malsain dans les relations de ce type avec l'Afrique, notamment lorsque le secours et quasi éternel.

 

Certes c'est le continent des guerres, des conflits, mais c'est aussi à l'intérieur d'elle qu'on pourrait trouver des ressources humaines en vue de venir en aide au Darfour. L'Occident riche et qui fait de la gabegie utile pour le système de production, offre son surplus au reste du monde. Voilà ce que signifie au fond et du point de vue de la logique capitalistique, l'aide aux pauvres africains. À mon avis, on est loin de la morale. Est-elle possible dans la civilisation capitaliste?

 

Le problème n'est pas tant qu'il faille avoir pitié des autres, mais de revoir les relations commerciales et politiques entre les mondes, entre les peuples. L'Occident se montre solidaire, mais ne remet jamais en cause le dispositif économique et militaro industriel, capitaliste pour que les rapports avec les autres changent. Et lorsque les autres tentent d'inverser les choses, cela se traduit souvent par des tentatives de sabotage.

Revenant sur les identités des tribus du Darfour, le journaliste indique que l'Imam de la mosquée de Nyala serait opposé à l'aide humanitaire, que cette aide pervertit les traditions locales. Dans cette partie du document le journaliste insiste sur le fait qu'il y ait plusieurs tribus, des conflits entre elles, « mais tout le monde au Darfour est musulman et parle arabe ». Il y a une question implicite que le commentateur suscite chez le téléspectateur, à savoir pourquoi alors  s'entretuent-ils?

 

Ce n'est pas en raison d'une guerre de religion. Alors c'est pourquoi? Les raisons de la guerre seront révélées plus loin dans le document. En attendant, le journaliste revient sur l'univers des humanitaires et sur l'administration de Khartoum qui régit le fonctionnement des humanitaires. Une administration qui est décrite comme policière et relevant d'un régime non démocratique de liberté.

 

Le journaliste passe un moment sur les conditions bureaucratiques de son reportage et surtout du travail des humanitaires. Il a fallu des autorisations pour se rendre dans une base rebelle, celle du MLS de Minna Minawi. Ce chef de guerre est dans une phase de normalisation, lors du reportage, avec le régime de Khartoum. Alors, c'était facile de s'y rendre!

 

Pendant une sortie des humanitaires vers les populations ou vers les bases rebelles, on voit des images de rebelles par petits groupes, s'avançant prudemment vers le lieu de rencontre avec le chef du cantonnement rebelle du MLS.

Durant cette rencontre les rebelles déclinent les raisons de leur lutte: injustice et sous-développement du Darfour, partage inéquitable des richesses du pays, etc. Mais il n'y  pas d'illustration du journaliste à propos de ce discours. Il y a plutôt une image d'une localité bombardée par l'aviation gouvernementale.

 

C'est la localité de Korabatché. Et puis, il y a eu des images de Janjawids venus négocier une trêve avec l'ethnie africaine zagawa appartenant au MLS. Avant, il y a une image des forces de l'AMIS, force africaine pour le Darfour. Ces forces sont décrites comme « mal équipées » et donc  pas à la hauteur de la tache au Darfour. C'est une sorte d'appel à une force plus forte. Il y a une insinuation à ce que de nouvelles forces notamment européennes puissent venir secourir les darfouris. Tel est d'ailleurs le désir de bien des pays occidentaux, et là pour des raisons purement stratégiques.

 

Si nous mettons en œuvre la méthode d'analyse par renvoi d'un signe à un autre, force est de constater que les signifiants qui entrent en résonance sont de la guerre, de violence et de l'humanitaire ainsi que des habitants en détresse. Il y a tout un pan de ces réseaux de signes qui est comme ignoré. C'est la manière dont les forces se font la guerre, le lien entre les forces en guerre et les populations pour lesquelles on se bat; c'est aussi la perspective politique qui se dessine pour ces populations dans le sens de la solution politique. Cette structure de signifiance dénote d'un phénomène perceptible dans la médiatisation occidentale des conflits dans le monde, à savoir la dépolitisation de la guerre. Ainsi, les événements voient leur sens réduit ou dénaturé.

 

En résumé, pour les humanitaires, deux images apparaissent comme une affaire de sensationnel. Ce sensationnel est devenu, depuis la montée en puissance de la société de spectacle dont parle si bien Guy Debord l'une des principales modalités de l'acte d'informer et de communiquer.

 

Ce mode de transmission de l'information par le sensationnel vise plus l'audimat et le fonctionnement de la machine publicitaire. Puisque comme on peut le voir dans le contexte de société de spectacle, les vrais clients des médias ce ne sont pas les téléspectateurs, mais les annonceurs. Autrement dit, il faut que la guerre, l'humanitaire, la détresse, l'exotisme soient vendeurs. Tel est le grand cynisme qui se trouve en filigrane de tout le bruit médiatique au sujet des conflits africains. Toutefois, on pourrait dédouaner les médias, par le seul fait qu'ils soient faits d'images. Or l'image contient en elle-même une certaine spectacularité, notamment lorsqu'on la met en mouvement, en animation.

 

En tant que représentation de la réalité, du moins du réel, la séparation qui s'établit entre elle et le téléspectateur est de nature à mettre ce dernier dans un rapport de spectaculaire. Mais il faudrait une nouvelle poétique de l'image dans les médias, afin qu'il y ait l'émergence de nouvelles modalités de production de sens dans le monde des industries culturelles.

Dans ce reportage, l'une des choses qui semblent intéresser le médium. C'est d'une part un témoignage du travail qu’ils font et d'autre part, le fait qu'ils soient neutres dans cette guerre. Puisqu'ils rendent visite à tous sans discrimination et traitent avec le gouvernement comme avec les rebelles.

Ce reportage ne dit pas explicitement qu'il y a un génocide, mais donne des éléments pour que le téléspectateur se donne un avis sur le supposé génocide.

 

À la différence d'un reportage anglo-saxon, celui d'un médium français, a du mal et c'est une question de mentalité politique, à dévoiler les enjeux politiques, car toute remise en cause d'un Etat, pour la culture politique française  ne peut pas se lire comme un nationalisme nouveau ou encore un séparatisme, en lui donnant un sens politique.  Dans la culture française, les revendications de ce type, sont frappées soit d'un déni de politique, soit classée dans la catégorie des hérésies politiques.

 

Mais est vu souvent par les français selon leur culture politique, comme une affaire de populations opprimées, et ce faisant le français, à la différence de l'anglo-saxon ne  s'appuie pas sur la tribu comme entité socio politique pour déployer une analyse en vue de comprendre. Le français n'aime pas la tribu ni la positivité politique qu'elle pourrait recéler ou qu'on pourrait lui attribuer.

 

C'est ce qui ressort, entre autres, de ce reportage. Certes il se caractérise par une certaine objectivité consistant à exposer les choses, mais dans l'acte d'informer ainsi, le médium véhicule certaines idées dont celles dont je viens de parler. Il y a aussi l'autre, consistant à présenter les humanitaires, comme des angéliques, de nouveaux bienfaiteurs de la civilisation occidentale. Il y a enfin, mais là je crois que c'est inconscient, le fait que l'humanitaire semble tuer chez les peuples opprimés, l'élan de résistance.

 

L'humanitaire présente une neutralité agaçante, c'est une sorte d'émasculation de certains peuples et des forces de résistance dans le monde. Car, comment peut-on parler de nourriture, de soin, de paix, de retour des réfugiés, de solidarité, en s'épurant politiquement, sans aucun mot sur la nécessité de résistance de peuples dominés? L'humanitaire suscite une pitié souvent hypocrite, plus dangereuse du reste que les forces qui tuent, car elle opacifie les enjeux éminemment politiques dans la vie des  nations en guerre, les unes contre les autres, etc.

 

 

Document France 24

Type de document: reportage audiovisuel

Sujet: la situation de couvre-feu dans l'après février 2008 à Ndjamena

Type d'analyse: le même que le précédent.

 

Au lendemain de l'incursion rebelle à l'intérieur de la capitale, Ndjamena, France 24 a fait un reportage dans le cadre de son journal. Voici les éléments structurant le document. Images d'abattage d'arbres longeant l'avenue Charles de Gaulle – discours des habitants sur les raisons de cet abattage – images des tranchées creusés par le régime pour dresser des remparts contre d'éventuelles offensives rebelles dans la capitale- image de patrouille à bord de pick-up et d'objets volés puis récupérés par les forces de sécurité – image de brutalité des forces dans l'après incursion rebelle de février – Etat d'exception – reprise de la vie quotidienne – et puis une conclusion sur la préparation à de nouvelle offensive rebelle. Après avoir repoussé les rebelles avec l'aide de la France, un médium de l'allié parle de l'après incursion.

 

Ce qui avait servi aux rebelles de se protéger des bombardements pour viser la présidence, à savoir les arbres, est abattu. Le journaliste montre des badauds de l'avenue  Charles de Gaule et les présentent comme des habitants. Je souligne que j'en connais quelques-uns, puisque j'ai séjourné dans la capitale plus de 4 fois, dans le cadre de ce livre.

 

Ce qui est curieux, c'est que les personnes interrogées, outre les ouvriers, n'ont pas le niveau requis pour expliquer avec pertinence les raisons de l'abattage des arbres. Pourtant ils en furent les interlocuteurs.

En tous les cas, au lieu de chercher un discours varié sur les raisons, le journaliste fait redonder la même raison, de l'ouvrier aux badauds: « c'est une bonne chose, pour qu'on puisse s'assoir » et « pour que la présidence ne soit pas atteinte la prochaine fois ». Il y a un phénomène de redondance structurelle de deux centralités, à savoir le médium et la voie de l'autorité qui s'exprime à travers l'ouvrier.

 

Devant deux centralités de ce type, le discours de celui qui est considéré comme habitant sera logiquement biaisé. Pourtant le journaliste fait diffuser l'élément en guise d'information. Il y a plutôt quelque chose qui est recherché consciemment ou inconsciemment.

C'est que Ndjamena prend ses dispositions pour la prochaine fois et les populations partagent cela. Toujours dans le sens de la thématique de la protection de la ville, le reporter montre les tranchées que les militaires sont en train de creuser tout autour de la capitale en vue d'éventuelles offensives.

 

À ces images de précaution, s'ajoute une série d'images sur les patrouilles des forces de sécurité. Il y a une volonté de montrer que le pouvoir remet de l'ordre, en se préparant à la guerre. Pour se montrer objectif, le journaliste fait un tour dans les quartiers du Sud, vers Moursal pour y filmer des habitants victimes de violence de la part des militaires, dans la recherche des complices de rebelles ou des biens volés.

 

On voit dans la même séquence la famille de Yorongar. Et enfin un journaliste de Ndjamena Hebdo parlant de la suspension des libertés publiques dans le contexte de l'après février. Il n'y a aucun mot sur Ibn Oumar Mahamat Saleh l'un des disparus aussi. Il y a dans ce document, le souci de l'équilibre de l'information, étant entendu que les téléspectateurs doivent se reconnaître dans le fait rapporté, du point de vue de leur parti pris.

Quand le journaliste montrait ces aspects d'enlèvement des opposants, des populations objet de bastonnade, pas un mot sur la précision des responsables de ces cas de violation des droits de l'homme. Il y a juste eu une précision sur les forces de sécurité qui fouillent les quartiers de Moursal.

 

La neutralité journalistique qui est affichée, quand ça arrange, est une raison pour tronquer l'information, pour évoquer cet aspect de responsabilité des enlèvements. Certes on peut comprendre le souci d'objectivité en ce sens qu'on évite le risque de parti pris. Mais force est de constater qu'il est affiché dans une stratégie de construction du réel, donc du discours.

Le reportage se termine avec l'image de reprise des activités commerciales dans les rues de la capitale, ainsi que par celle de la préparation de futurs affrontements.

Là-dessus, deux aspects sont à retenir, à savoir la disposition du régime à relancer le dialogue avec son opposition non armée, et puis le fait de boucler la boucle en montrant à nouveau l'arbre abattu.

 

Ce n'est pas fortuit, le fait d'indiquer que le régime est favorable au dialogue politique avec les non armés. Cela est un mot d'ordre à la fois du régime et de la diplomatie française qui dit s'appuyer sur l'accord d'aout 2007 pour envisager l'avenir politique du pays.

Or, c'est la guerre qui est le moteur de la politique dans ce pays, et pas l'opposition démocratique. Je ne veux pas dire que le médium lui-même donne le mot d'ordre, mais son discours sur cette question concorde, et ce n'est pas gratuit, avec la position diplomatique de l'époque. Aucun mot sur la disposition affirmée des rebelles de discuter aussi et pourtant avec le régime.

 

En résumé, le reportage est un tissu de descriptions d'un état d'urgence, mais aussi un écho d'une position politico diplomatique de la France et du régime. Le renvoi de signifiants au sein du reportage et la logique du document est de nature à soutenir cette idée.

 

 

Document France 24

Type de document: audiovisuel

Sujet: le sort des déplacés du Kivu au nord-est de la RDC

Type d'analyse: le même que celui des documents précédents

 

Ouverture du reportage par une image de prière de masse – la débrouille des déplacés en train de construire une hutte – évocation de l'historique de ce déplacement de la population avec deux femmes interrogées et elles lancent un appel à la paix, etc. Il est utile de signaler que le contexte de ce reportage est la venue du président congolais, Joseph Kabila, en France.

Dire que des déplacés prient, et que leur prière est le « seul espoir », traduit à lui tout seul  le fait que ces populations vivent dans le plus total dénuement. C'était, en effet, une image de chants et de danses religieux de la part de ces victimes de la guerre.

 

La description de la détresse se poursuit avec l'image d'un habitant en train de construire une hutte pour s'abriter. C'est cette situation de désespoir que le journaliste a tenté d'expliquer par un historique. Un historique qui consiste à relater le génocide de 1994 « contre les Tutsi ». C'est au lendemain de ce génocide que ces populations en détresse sont arrivées sur ce poste, sur cette zone frontalière entre le Rwanda et la RDC. C'est dire en d'autres termes que ces populations sont des Hutu rwandais, présentés souvent comme des génocidaires. Alors qu'elles sont aussi aujourd'hui, après la victoire politique des Tutsi, des victimes, mais de nature différente.

 

Car dans le génocide, ce ne sont pas uniquement les Hutu qui ont tué, des Tutsi aussi ont tué des Hutu, mais selon le rapport majorité minorité en termes de pouvoir, les plus nombreux et qui avaient le pouvoir ont tué les minoritaires, qui n'avaient pas le pouvoir. Aujourd'hui, il y a inversion des choses. Telle est la réalité socio politique en filigrane du sort des déplacés Hutu.

Le journaliste précise d'ailleurs qu'une « rébellion Tutsi » est venue, avec le soutien du Rwanda pourchasser les populations Hutu en détresse dans la région. De même, précise-t-il que les Hutu étaient arrivés là dans cette région avec l'aide de la France et des Nations Unies,  au lendemain du génocide rwandais. Le décor historique est campé, et il s'en suit une série d'images de femmes appelant à une pression internationale, en vue de la paix entre les Hutu et les Tutsi au pouvoir et dans la région en guerre.

 

L'ONU est décrite comme incapable de ramener la paix, et du coup, la France serait d'un secours, selon l'un des déplacés. Au vu de son propos, on sent qu'il répond à une question. Et comme souvent, les questions de journaliste comportent des réponses en elles-mêmes. Au lieu d'une question, c'est par conséquent une invite à dire ce que le journaliste et d'autres veulent entendre. En dépit d'un régime démocratique élu, en dépit des énormes richesses dont regorge le Congo, pas de paix. Le reportage finit par un appel doublement exprimé, du moins via la voix du journaliste, en l'endroit de la France et de la communauté internationale pour plus d'intervention.

 

Trois thèmes méritent une analyse selon notre technique de redondance de signifiants à l'intérieur du réseau de signes qui constitue ce reportage. La sensibilité humanitaire et le tableau de détresse dressé, ainsi que l'incapacité de l'ONU à faire quelque chose, visent à offrir, au finish, la légitimité de plus d'intervention de la France.

L'intervention de la France est adossée à l'historique de l'arrivée de ces populations, qui sont comme sous sa responsabilité. Elle les a amenées dans cette zone aujourd'hui en guerre, en guerre de l'après génocide.

 

Ici se dévoile un certain rôle de la France, dans l'ensemble de l'histoire du génocide, à savoir un penchant supposé tel des autorités françaises pour le gouvernement déchu de Abia Rimana. Les actuelles autorités rwandaises accusent souvent la France d'avoir été complice du génocide. Or, c'était une alliance avec le gouvernement de l'époque. Est-ce que le chef de ce gouvernement qui fut assassiné par les actuelles autorités de ce pays était génocidaire? C'est sa mort qui a constitué l'élément déclencheur du génocide.

Il y a comme, en filigrane de cette manière de présenter la relation historique entre la France et les Hutu, un sentiment de responsabilité implicite.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Quelques illustrations cartographiques des pays où sévissent les conflits ayant fait l'objet de médiatisation.

 

 

Carte de la RDC avec les principales villes et les tracés frontaliers avec ses voisins. Source: le web.

 

 


Carte du Soudan extrait d'internet, avec les principales villes du Darfour. Source page web.


Carte du Tchad avec les principales villes et le tracé frontalier avec le Soudan. Source: web.

 

Seulement, le journaliste joue sur le registre de l'humanitaire et de la paix, sans entrer dans le thème brulant de la lutte entre deux ethnies. Les médias évoquent souvent le fait que ce soient les anciens génocidaires qui sont devenus aujourd'hui des rebelles que Kagamé combat via une rébellion Tutsi congolaise.

 

Je pense que, à travers ce reportage d'une chaine française, force est de soupçonner une certaine sympathie de la France vis à vis des Hutu. Je pense que la question du génocide a constitué un cas de morale et ethnique majeure. Il y a eu beaucoup de passion lorsqu'il s'est agi d'en parler. Et le fait génocidaire fut frappé d'une sorte d'interdit politique, interdit au sujet de ce que devient ce pays qu'est le Rwanda, du point de vue de l'entente des principales communautés qui le peuplent.

 

S'il y a une rébellion Hutu contre qui se dresse-t-elle? Si c'est contre un pouvoir Tutsi, alors, il faut aborder autrement la question qui perdure au sujet de ce pays. Sans ignorer le génocide, je pense qu'il est plus efficace pour la résolution du conflit, que la dimension ethnico politique de la vie de cette nation soit relevée.

 

On se souvient que l'Allemagne avait proposé, lors de l'après génocide, la création de deux Etats Tutsi et Hutu, sachant que derrière les ethnies se pose le problème de la gestion du pouvoir politique. Une question surgit dès lors. C'est que les Etats africains ne doivent pas être conçus à l'image de ceux de l'Occident, sans ethnie, sans référence religieuse, sans donner forme politique aux questions ethniques.

 

À travers cette question du génocide et de l'instabilité qui s'en est suivie au sujet des rébellions  l'actualité montre que la proposition allemande de l'époque fut raisonnable et pragmatique. Car, aujourd'hui encore, le problème demeure. Il y a comme une blessure qui a du mal à se cicatriser au sujet de la vie politique du Rwanda.

 

Mais l'une des solutions, serait soit qu'il y a ait un nouveau mode de gouvernance, de sorte qu'aucune ethnie ne se sente hors de gestion de l'affaire publique, soit de plaider pour la création de deux ethnies- Etats.

Après cette longue parenthèse, revenons à notre méthode pour dire que les signifiants qui sont en jeu dans ce reportage fonctionnent comme un réseau dont l'enjeu ressemble à de la politique et de l'accompagnement diplomatique qu'à du journalisme pur et dur.

 

Il y a quelque chose qui revient souvent dans les autres documents, c'est que le journaliste parle de la paix, de façon creuse, sans qu'on ne voit ce que l'on y met. Il y a comme une dépolitisation, dès qu'il s'agit de parler de paix. Et du coup, les déplacés sont placés dans une posture d'assistanat, mais pas de posture de lutte, que ce soit pour changer politiquement leur sort ou pour dévoiler les mécanismes politiques en mouvement dans l'ensemble de la situation socio-politique générale. Car, pour l'imaginaire politique occidental, il n'y a pas de politique dans la guerre, dans la rébellion, mais dans d'autres lieux, comme les élections et autres. Voilà donc dans ce reportage un déni de sens politique d'un phénomène du fait de la conception qu'ont les médias des choses.

 

 

 

 

 

 

Document France 2

Type de document: audiovisuel

Sujet, arrivée des rebelles à Goma

Type d'analyse: la signifiance

 

Laurent Nkunda entre dans la ville de Goma, à la tête d'une rébellion – image de milliers de personnes quittant la ville – des civils réfugiés du génocide – patrouille des forces rebelles -images de populations qui s'en prennent aux QG des NU dans la ville – évocation en studio de l'envoi par la France de quelques centaines d'hommes à Goma, au nom de sa présidence française de l'Europe.

 

Cette séquence d'images de guerre insiste sur les forces rebelles et les conséquences humanitaires. On lie encore une fois dans le même réseau de signes cette rébellion à l'ancien génocide. Le lien n'est pas fortuit. Il sert à montrer qu'en fait, ce rebelle est Tutsi et que sa rébellion a plus quelque chose d'ethnique que politique contre le régime central de Kinshasa. Il faut dire que Nkunda fut un général dans l'armée congolaise.

 

Il fait partie de ce groupe d'officier Tutsi qui avait pris activement part au renversement du régime de Mobutu. La question en filigrane de l'évocation du génocide, dès qu'il s'agit de Nkunda, c'est le jeu d'alliance. En effet, l'alliance entre le Rwanda et le Congo vise pour le premier à contenir la rébellion de vengeance Hutu. Seulement, dans cette alliance le Rwanda a des soutiens anglo-saxons qui ne plaisent pas trop à la France dans la sous-région. Kagamé a toujours pensé que la France ne veut pas de lui, qu'elle a laissé faire durant le génocide contre son peuple, du moins son ethnie.

 

Et puis, dans la suite de l’image, ce sont les troupes congolaises en déroute. Face à cette avancée Tutsi, la France est évoquée dans le document, comme la puissance qui doit intervenir. Car, dans le récit, toutes les autres options comme l'ONU, sont tombées, et le journaliste semble faire croire que c'est maintenant à la France de constituer le dernier recours.

 

La question qu'on se pose, c'est celle-ci: pourquoi à chaque fois que dans cette zone les rebelles soutenus par le Rwanda avancent la France se mobilise. Car il s'agit de cela. En évoquant la France le journaliste ne fait pas que donner l'information, mais à annoncer que la France est là et qu'elle sera là, ou encore qu'elle doit être là.

Par conséquent, les rebelles n'ont qu'à se montrer modestes. Face à 5000 hommes rebelles, le journaliste parle de l'envoi de 150 hommes par la France.

 

Derrière le souci sécuritaire, il y a une présence militaire en vue du dispositif géostratégique que doit être celui de la France. Lorsqu'une région du monde est déstabilisée, la présence de forces répond plus à un quadrillage géostratégique qu'à autre chose, parce que dans la mondialisation tout coin du monde compte pour l'équilibre de la sécurité globale.

Cette fonction d'une puissance comme la France est là accompagnée par les mots et les images, par le médium national. L'accompagnement réside en fait dans le fait qu'il y ait une manière de construction du récit de sorte qu'il s'en dégage un sens qui soit en accord avec la question géostratégique.

 

Il y a en fin toujours dans l'agencement des éléments informatifs du réseau de signes que nous avons exposé, une superposition entre les affaires militaires et les affaires géostratégiques, le tout s'articulant autour de la France. L'humanitaire fonctionne dans la production de sens, comme un prétexte pour toute intervention. Pour le public français, on s'en fout de question politique, mais d'éveiller la sensibilité humaniste des français pour le soutien de toute opération.

Autrement dit, dans les actions de la France dans le monde, les médias montrent plus l'humanitaire de façon si étouffante qu'il y a un effet de dissimulation des autres enjeux politiques et géostratégiques. Ainsi est contrôlé le public français. La France à l'extérieur, ce n'est pas la puissance qui se moque de défense des droits de l'homme, mais c'est la puissance qui vole au secours des barbares, des pauvres. Tel est le discours qui est en filigrane de l'humanitaire tous azimuts.

 

Les humanitaires ne perçoivent pas cette machination médiatico-politique; ils s'en accommodent, étant donné qu'ils auront besoin de telles opérations médiatico-politiques pour recueillir des fonds pour leurs organisations. D'autant plus que l'humanitaire est aussi pourvoyeur d'emplois en Occident. C'est une économie sociale qui aide à maintenir les équilibres macroéconomiques à l'intérieur des pays occidentaux.

 

Document France 24

Type de document: audiovisuel

Sujet: contrôle par Kunda de Rutshiru

type d'analyse: le même.

 

Une zone d'échanges commerciaux et image de chaos – récit d'infiltration de militaires en provenance du Rwanda – fuite des populations dans la brousse – image de l'ONU avec une travailleuse française confirmant la présence de l'armée rwandaise dans la zone – Je vais traiter ce document avec un autre qui porte sur le meeting de Nkunda en zone conquise, dans la ville de Ritshuru. Dans ce document, on voit des pas de danse de Nkunda, il prône l'unité du peuple congolais – il fustige l'arrivée de suppléments de casques bleus à Goma, etc.

 

La focalisation faite  sur Nkunda se poursuit, sa prise de contrôle d'une zone en guerre se poursuit. Car il est important de savoir ce qu'il fait, comment il avance. Le reportage commence par des images de chaos, de détresse des populations. Et puis des images furtives de quelques rebelles en train de prendre le contrôle du poste douanier de la ville.

 

Il s'en suit deux récits fiables d'infiltration de forces rwandaises à travers ce poste. Les deux témoignages sont ceux d'un habitant dont le visage a été caché et d'une française travaillant pour l'ONU. Toujours la même interrogation lancinante, à savoir que fait l'ONU face à cette avancée, quelle est, en d'autres termes, son utilité? On perçoit le souci du journaliste de mettre l'accent sur la protection des populations, sur la nécessité d'exiger de l'ONU une intervention.

 

La peur que la RDC s'embrase est mise en relief à travers ce document. L'information de la guerre est certes celle qui met l'accent sur la peur, mais en procédant ainsi, il y a d'autres objectifs visés. On peut citer l'exemple de la peur de l'avancée rebelle contre le gouvernement central, contre certainement le jeu géostratégique de la France dans la sous-région.

 

Dans l'image montrant le meeting de Nkunda, on voit le journaliste indiquer un aspect du discours de Nkunda, à savoir l'appel à l'unité nationale. En fait, le journaliste traite de la nouvelle posture et la prétention à unir tout le monde derrière lui, de la part de ce général rebelle. Dans cette perspective, le rebelle fustige l'arrivée de nouveaux casques bleus. Ce qui représenterait pourtant le souhait de la France.

 

Le reportage met également en rapport toujours cette prise de la ville de Goma  avec le fait que le Rwanda serait derrière le rebelle. Ceci est certes vrai, mais ce n'est pas ce qui intéresse notre propos. Pourquoi cet aspect est pris dans un tel agencement d'informations. C'est cela qui nous intéresse.

En posant la question, on peut, par la redondance des signifiants, voir d'autres raisons. Le souci de donner à lire un conflit qui implique forcément la France, de par le rôle qu'elle doit jouer.

 

Il faut aussi voir  la relation entre différents aspects de l'ensemble du réseau de signes à l'intérieur du fait informationnel, afin de mettre en relation la hiérarchisation ou la récurrence de tel ou tel point de l'information-reportage. Ce faisant, on peut densifier le sens et mieux voir ce qui se cache derrière l'acte d'informer.

Si on trouve la confirmation de l'entrée des forces rwandaises en territoire congolais, c'est que le Rwanda est derrière les rebelles. La France aimerait que cela soit connu du monde entier. Ainsi, elle a des raisons de développer, selon ses calculs, sa politique africaine dans la zone en question.

 

Là encore on a de l'information me dirait-on, mais je me demande souvent ce qui préside à la forme et au contenu de ce qu'on appelle information. Il faut sortir du strictement factuel, ce n'est pas intéressant. Au contraire, il faut avoir une approche d'analyse du discours, de lien entre le dehors et le dedans de l'acte informationnel.

 

La MONUC est décrite comme une force sans utilité, inefficace. Ceci s'inscrit dans le cadre de la dénonciation de cette force, en vue de réfléchir à l'envoi d'autres plus efficaces.

Dans le reportage, on construit un réel socio politique plus qu'on ne rapporte la réalité. Mais la construction se fait sur la réalité dite brute. Seulement, ce procédé, semble être la condition journalistique de fond.

 

Le journaliste, comme le dit Michel Foucault est l'historien de l'instant, du présent. Or, écrire l'histoire, c'est démontrer notre impuissance d'humain face à l'événement. Celui-ci constituant le récit absolument indépendant, le cauchemar de l'homme moderne voulant contrôler et prévoir tout. Dans le récit journalistique on a affaire à de l'interprétation de ce qui s'est passé selon le mode non discursif, mais qui demeure un signifiant.

 

La construction du réel en soi est un enjeu politique et en même temps le contenu de la lutte des discours auquel se livrent les puissances qui prétendent diriger le monde. C'est en son sein que les machinations sont mises à nues, que les postures sont affirmées; que la tactique langagière d'influence sur l'auditeur ou le téléspectateur sont mises en œuvre.

Si les médias étaient là pour informer le monde, un seul médium aurait suffi pour chaque langue.

 

Mais il y en a des milliers? Ce qui implique plusieurs voix dont le seul enjeu est de gagner cette bataille du discours et de la production de la signification.

On dirait que les hommes se battent pour parler, que le fait qu'ils parlent à longueur de journée fait même partie de la compétition économique, et de la puissance; que le fait de parler de façon aussi plurielle traduit la peur de ne pas être écouté. Être écouté importe aujourd'hui dans un monde fortement médiatisé. Sous ce rapport, les médias sont là plus pour autre chose que pour informer, au sens naïf et angélique du terme.

 

 

 

 

 

 

 

 

Document France 24

Type de document: audiovisuel

Sujet: retrait du rebelle Laurent Nkunda de Goma

Type d'analyse: le même que les autres documents.

 

Retrait des troupes de la rébellion Tutsi – apparition des miliciens Mai- Mai, pro gouvernementaux et pro rebelles Hutu – image de miliciens armés prêts à reprendre leurs localités et à se défendre contre Nkunda – aveu d'impuissance des soldats loyalistes face à deux belligérants s'affrontant dans la zone – image de civils en détresse,  reportage sur les Mai Mai  - évocation de l'alliance de trois groupes contre les rebelles de Nkunda – image de jeunes garçons miliciens débitant sur leur détermination à combattre des rebelles partis  de la localité déjà.

 

Ce reportage rend compte de la fin de l'occupation, par les forces rebelles du général Tutsi, Nkunda, de la ville de Goma. Ce retrait a été le résultat de tractations au plus haut niveau de décision politique et militaire. Il n'y a pas eu d'images de ce retrait, juste un commentaire. Par contre il y a des images des miliciens mai mai qui sont visibles dans les rues de la ville que les rebelles viennent de quitter. Cette différence s'explique par le fait que la caméra était sur le territoire congolais et non de l'autre côté de la frontière rwandaise.

 

Du coup, on peut en conclure, selon cette information, que l'arrière base de ce rebelle est le Rwanda. À la suite d'un accord conclu derrière lui entre le Congo et le Rwanda, le rebelle cesse subitement de faire la guerre sur commande. Il faut remarquer que le journaliste a parlé de retrait sans préciser vers où le retrait a lieu.

 

Le vide laissé par ces rebelles tutsi, est désormais occupé par les miliciens Mai Mai et les soldats gouvernementaux. On voit défiler dans le document, des miliciens armés surtout d'armes blanches en train de faire des déclarations de guerre aux rebelles déjà partis. Entre ces miliciens et les soldats gouvernementaux, l'alliance renait, puisque le journaliste indique  que les armes qu'ils ont leur ont été octroyées par les soldats en déroute.

 

Il y a eu un plan américain fait sur un milicien, tout épuisé, un peu paumé, un peu harassé. Cette image traduit le caractère un peu faible des miliciens. Le reportage désigne assez clairement l'envahisseur Nkunda, pourtant congolais comme les autres. Et d'autre part les autochtones, Mai Mai, aussi congolais. Derrière une telle présentation, on peut faire la lecture du problème de la crise des Nations en Afrique. Qui est le vrai congolais. Telle est la question qu'on est tenté de se poser, quand on voit ce document audiovisuel.

 

Au sujet de la crise des Nations, prise sous l'angle de l'ethnie, bien des africains considèrent qu'on a affaire à la manipulation de l'ethnie par les élites. Je crois que la vérité, c'est que les ethnies sont des catégories sociologiquement et sur le plan identitaire politique. Ce sont les élites éprises d'universalisme de valeurs républicaines et démocratiques qui s'offusquent du fait que l'ethnie entre en jeu dans l'ensemble de la vie politique.

 

En fait, les élites ne sont pas obligées  de manipuler qui que ce soit. L'ethnie s'impose dans le choix électoral et dans les relations socio politiques en Afrique. L'ethnie fait sens. Seulement, le sens est soit nié, soit mal compris, soit inadapté à la configuration de la Nation et de l'Etat calqué sur l'Occident. Cela implique une invention politique qui puisse intégrer la catégorie et la réalité ethnique dans le projet de construction état nationale.

 

En plus de l'alliance Mai-mai-forces régulières, l'ONU est présentée comme une force neutre, mais en collaboration avec l'armée nationale du Congo. Dans le reportage, il y a une tendance du récit vers la désignation de ce qui est légal et légitime dans ce chaos politico-militaire.

Pendant de longues minutes, le journaliste pose sa caméra sur ceux qui sont devenus les nouveaux maitres des lieux, après le retrait rebelle. Cette focalisation sous forme de martellement peut avoir l'effet d'exaltation ou de valorisation, de rendre plus visible une milice d'auto défense.

Il y a un autre aspect de ce reportage qui tend vers l'exotisme des miliciens: le journaliste a beaucoup insisté sur le fait que les miliciens s'estiment invincibles par les feuilles d'arbres dont ils se parent tout autour du corps. Des feuilles aux effets prétendument magiques.

 

Il se dégage du réseau de sens de ce reportage, un certain nombre de faits tels que la nécessité de renforcer les forces légales, y compris dans l'alliance avec les Mai mai, pour protéger les populations de cette zone. Le fait que le journaliste fasse parler les loyalistes dans le sens d'exprimer le fait qu'ils soient entre deux feux, Mai Mai et rebelle,  fait certes partie du souci de dire les choses telles quelles, mais l'information qui y est relative n'est pas aussi forte pour qu'on doute de l'alliance entre les trois.

 

Alors, cela sert à nuancer pour apparaître neutre et objectif. Car le phénomène récurrent, c'est l'alliance objective entre les trois. J'ajoute que la description du retrait de Nkunda souffre de quelque chose: le reportage ne montre pas  que ce retrait relève d'un deal entre deux gouvernements consistant à combattre les rebelles Hutu pour le Congo et à neutraliser les rebelles Tutsi pour le Rwanda.

 

Par ailleurs, cette façon de considérer les populations dans les contextes de conflit, de parler de populations en général, comme une entité anonyme toujours victimes des forces en guerre, n'est pas de nature à faire comprendre ce qui se passe dans les conflits.

Les humanitaires disent d'ailleurs souvent qu'ils ne sont pas là pour les belligérants mais pour les populations civiles. Mais ces populations civiles sont aussi d'une certaine façon impliquées dans la guerre. Elles ne sont pas à part.

 

Leur contribution consiste en la solidarité qu’elles manifestent à l'égard de tel ou tel groupe rebelle. Quelle affinité identitaire ou idéologique ont-elles avec tel ou tel camp. Ces questions, on ne les entrevoit pas dans les reportages, mais on entrevoit plutôt une dépolitisation de ce qu'on appelle les populations, en vue de légitimer la présence humanitaire et la présence des forces onusiennes. Des forces qui sont en fait l'écran qui cache les enjeux géostratégiques entre les puissances. L'ONU est devenue une caisse de résonance de ces puissances, une tribune qui sert à légitimer une immixtion dans les affaires des pays.

 

Les puissances occidentales utilisent souvent l'ONU pour dire au monde que ce ne sont pas des relents de néo colonisation qui les poussent à l'intervention, mais que c'est la volonté de la communauté internationale qui détermine leur présence militaire dans les théâtres de conflits.

En résumé, on retient à la lumière de ces documents analysés, que l'enjeu du journalisme, au-delà de la règle d'objectivité et de partialité, c'est l'institution du réel – la fonction de production de sens au service de telle puissance- la centralité discursive inscrite dans le jeu des influences géostratégiques. Qu'en est-il pour les documents audio de RFI?

 

 

 

 

Nous diversifions les documents en vue d'en tirer le maximum d'éléments d'analyse pour étayer notre hypothèse. Je rappelle que ces documents audio suivront. En attendant  poursuivons avec les conflits au Tchad et au Darfour. Nous nous attacherons à scruter le document audio produit au sujet de la guerre en RDC, des élections, au sujet des conférences nationales dans certains pays africains comme le Tchad, au sujet des dernières attaques rebelles au Tchad. La chaine dont les faits communicationnels seront particulièrement étudiés est RFI.

 

On situe la naissance de la démocratie dans les Etats africains modernes au lendemain de la chute du mur de Berlin en 1989 et au lendemain du discours de François Mitterrand lors du sommet France-Afrique de la Baule. Ce sont là en effet des facteurs externes dont les effets sont bien réels, mais ils ne suffisent pas à expliquer le vent de la démocratie.

 

Il y a des facteurs internes qui tiennent au changement de génération politico démographique, à la situation socioéconomique, aux évolutions politiques internes notamment le rejet de la répression despotique de certains régimes, etc. On ne va pas s'étendre sur les raisons structurelles du vent de la démocratie, mais voir comment cela a été rapporté par RFI.

 

La formule ou la procédure politique par laquelle les sociétés africaines décidaient de quel régime politique leur fallait-il au lendemain de la contestation ou dans la foulée des régimes dictatoriaux, fut la conférence nationale. Une procédure qui devait poser les nouvelles bases politiques des Républiques. Elle fut l'occasion pour les citoyens de se dire « des vérités » mais surtout de changer les règles du jeu politique dans bien des pays.

 

RFI, comme chaine internationale française, a largement couvert cette expérience populaire des pays africains. Cette couverture s'inscrivait non seulement dans son rôle traditionnel d'informer, mais aussi et surtout d'accompagner la nouvelle politique de la France, à savoir la démocratisation des pays africains.

 

On retient dans cette couverture des faits non anodins, comme la communication sur les vertus de ces conférences nationales, les effets démocratiques. On a vu RFI se poser en écho international de cette expérience africaine. Il est arrivé à l'époque, que nous suivions presque en direct sur RFI le déroulement de ces conférences nationales.

 

On a vu aussi RFI mettre en scène des acteurs, des rivaux politiques, des protagonistes, juste pour planter le décor de la conférence nationale. Souvent aussi les thèmes d'élections, de charte nationale, de nouvelle constitution sont intensément abordés dans les journaux de cette chaine que j'ai scrutés dans la bibliothèque de l'INA (institut national de l'audiovisuel). Certains documents se limitaient juste à quelques 10 ans ou 5 ans d'archivage, si  bien que je n'ai pu écouter tous les documents audio. L'essentiel étant de travailler sur deux ou trois, l'important n'étant pas le nombre élevé.

 

Nous allons, dans ce chapitre, examiner les actes communicationnels de RFI selon la grille d'analyse suivante: sur la base des journaux et des émissions de débats par exemple, nous examinerons les thèmes, les énoncés journalistiques suivant la méthode de la signifiance que nous avons mise en œuvre, ainsi que le dévoilement de ce qui se cache derrière l'objectivité ou l'information factuelle.

 

Une chaine comme RFI, quand elle couvre les conférences nationales, met l'accent sur le contenu et la forme des forums. L'objectif étant de dégager, à l'attention de l'auditeur, l'urgence du changement politique en Afrique mais aussi de la propagation du modèle démocratique dans le monde, notamment en Afrique.

Les reportages ou les correspondants de RFI mettaient l'accent sur les faits relatifs aux protagonistes, aux mouvements politiques qui voyaient le jour, aux enjeux de ces conférences, comme la rédaction de nouvelles constitutions. Ainsi a-t-on entendu des journalistes décrire la conférence nationale comme le nouveau lieu de modernisation politique des nations africaines, comme la volonté des africains de tourner la page de la dictature.

 

Il y a aussi derrière cette présentation des conférences nationales, la promotion de la modalité politique pacifiste, plutôt que les méthodes classiques de guerres civiles.

Comme les pays africaines n'avaient pas la tradition de liberté d'expression, RFI apparaissant comme le canal par lequel on pouvait dire  ce qu'on pensait; si bien que les pouvoirs percevaient en lui le démembrement des partis d'opposition, la force culturelle médiatique qui pousse au changement. Ceci n'est pas faux, bien que RFI s'en défende, au nom de l'objectivité et de l'impartialité.

 

Certes elle n'y est pour rien, mais inconsciemment le médium a joué un rôle non négligeable dans la naissance d'une nouvelle classe politique, notamment la naissance des oppositions crédibles et forces de changements politiques.

 

Les thèmes de la démocratie et de la liberté d'expression ainsi que celui  de la rédaction de nouvelles constitutions ponctuent les réseaux d'énoncés que j'ai examinés à l'INA. Dans ces réseaux de signifiants, on retiendra entre autres le renvoi entre eux, ce  qui donne lieu à un réseau de signification: peuple, décision souveraine, multipartisme, constitution et démocratie. Tel est le réseau de sens qui structure l'ensemble de bien des énoncés journalistiques que j'ai examinés.

 

Au sein de ce réseau de sens couvert par l'information factuelle, on voit que l'information n'est pas innocente. Derrière le fait d'informer, et suivant ce réseau de signifiants, on peut dire que RFI fait de la propagande au sens moderne, où nous l'avons conçue. Certes on peut m'objecter que cette propagande, elle, est positive.

 

Mais ce n'est pas un problème de positivité. La propagande du totalitarisme hitlérien et ceux d'aujourd'hui ne sont différentes que par le contenu et la structure pluraliste de l'espace médiatique. Hier ce fut la propagande sur des thèmes nationalistes de guerre, mais avec les médias au cœur du dispositif politico propagandiste.

 

Aujourd'hui ce sont de nouveaux thèmes relatifs au libéralisme démocratique et économique, mais avec toujours les médias.

On me dira que le pluralisme d'aujourd'hui est un élément qui disqualifie mon hypothèse, mais on peut répondre là aussi que le pluralisme des médias n'est en rien une garantie de démocratie. Car on peut voir, à titre d'exemple, comment les médias américains, les plus importants, ont obéi à l'appel patriotique de mener la guerre contre le terrorisme en Irak, sans aucune voix dissidente, sinon celle minoritaire et étouffée du reste de certaines individus et médias peu connus.

 

Il y a des types de propagande le long de l'évolution de l'humanité. Elles consistent en des propagandes nationalistes, racistes ou encore libéraux de l'économie de marché, de l'idéologue de la démocratie, la propagande des vertus de la liberté d'expression et du respect des droits de l'homme, etc.

 

Il y a propagande dès qu'on martèle y compris de façon soft sur une idée, lorsqu'il y a une redondance médiatique sur tel ou tel thème, lorsque le souci, c'est d'informer, en tant que l'information consiste à faire agir, à faire croire, qu'à donner juste un message. Il me semble que la propagande est inhérente même la structure médiatique, celle que nous critiquerons plus tard dans ce texte. Celle qui consiste au schéma E – C – R

 

Il nous semble aussi qu'elle est inhérente au désir de dire ce que sont les choses, de la façon systématique, propre aux médias. Elle est inhérente même à ce que nous verrons dans l'approche pragmalinguistique que nous aborderons.

 

Dans le mot propagande, il y a l'idée de propagation de quelque chose. Ce qui fait qu'on éprouve le besoin de propager quelque chose, ce n'est pas la générosité informationnelle ou culturelle d'éveiller les gens. En fait, on sait que parler, c'est agir, parler, c'est influer sur quelqu'un, parler, c'est faire du charme, c'est une autre manifestation des rapports de forces socio politiques, dans toutes les sociétés. C'est entre autres raisons pour lesquelles, dans les Etats, ce n'est pas un acte naturel, mais il a fallu que les hommes mettent en place du droit pour qu'il soit garanti, tellement la parole est ontologiquement dangereuse, comme l'ont bien senti les sociétés traditionnelles africaines. Il suffit de voir leur circonspection vis à vis de la parole.

 

Ce n'est donc pas le propre, au sens d'apanage, d'Hitler et de Goebbels ou de Staline par exemple. Elle structure les manières modernes libérales et démocratiques de faire accepter une idée, de faire croire en quelque chose. La propagande démocratique est plus dangereuse, car elle se cache derrière le pluralisme et la liberté d'expression.

Revenons à  RFI et les conférences nationales. Outre le réseau de signifiants il y aussi l'application d'un mot d'ordre politique de la France au sommet de la Baule. Ce mot d'ordre n'est pas un ordre proprement dit, mais une sorte d'orientation, d'agenda.

 

La France ne dit pas explicitement faites ceci ou cela via RFI, mais cette chaine accompagne cette nouvelle consigne stratégique et politique par le fait de marteler, d'insister sur ce thème politique, sur la démocratisation des sociétés africaines noires. Ce type de rapport n'était aucunement visible avec les pays d'Afrique du nord, magrébins. Avec eux on constate moins d'arrogance et de mépris de l'Occident. Avec eux la posture de donneur de leçon de la France n'est pas flagrante. Ce poids deux mesures diplomatiques de la France sent un peu le racisme, y compris chez les intellectuels. Le racisme est plus une tare des intellectuels occidentaux que des gens occidentaux ordinaires, contrairement à ce qu'on fait croire.

 

Sous ce rapport de la prise en charge de la préoccupation démocratique, RFI apparaît comme le prolongement médiatique des choix de la France dans le monde. Où est l'information dans tout cela. Elle est là sous nos yeux, à côté de nos oreilles, mais pour fonctionner comme un discours d'incitation, de dissuasion, d'influence. Je crois qu'on doit restaurer le sens étymologique d'informer, comme l'opération consistant à s'introduire dans un corps en vue de lui donner une forme. Ici le corps, c'est la société, le monde et la chose qu'on y introduit a pour effet de façonner ce corps, de modifier, de consolider ou de changer ses aspects.

S'il n'y avait pas autant d'enjeux dans l'acte d'informer et de communiquer, on aurait ni besoin de parler autant de fois durant de longues heures, on n'aurait pas besoin d'avoir de mobiliser autant de moyens de communication.

 

Et pour cacher que RFI joue le jeu de la France de la façon la plus subtile possible, on arrive au signifiant de la souveraineté des peuples dans les réseaux d'énoncés que nous avons examinés. La souveraineté comme thème sous-jacent à celui de la démocratisation dont la France a besoin dans ses nouveaux rapports avec une partie du monde permet à RFI de s'introduire dans le champ politique des pays où se tiennent les conférences nationales. Ainsi on déplace l'effet de communiquer, de l'extérieur à l'intérieur.

 

Du coup, la radio apparaît comme partenaire des forces des changements en Afrique. C'est ce qui avait fait que durant cette période, en de nombreuses occasions, les corresponds de RFI furent expulsés de certains pays. Je ne vais pas approuver ou désapprouver l'acte d'expulsion, mais à partir de cela, on voit combien, l'effet de RFI sur les gens et sur les régimes qui voulaient s'agripper au pouvoir face au vent dévastateur de la démocratie, prenaient peur, se montraient aisément frileux.

 

Là encore RFI se défend souvent, mais elle fait semblant d'ignorer sa puissance. Une puissance qui permet de faire et défaire des régimes. Seulement, elle clame son objectivité et son impartialité. Elle se cache derrière la liberté d'expression pour se défendre. Mais c'est la preuve que les médias sont des machines de guerre, sont des machines centralisatrices des idées, des modèles, des mots d'ordre. Notamment avec la position de centralité qu'elle occupe sur la scène africaine francophone, alors même qu'elle est basée à Paris.

 

Toujours avec ce thème de la souveraineté des peuples, les conférences nationales en elles-mêmes sont des expériences utiles et des tournants historiques pour les peuples africains. Mais force est de reconnaître que RFI a accompagné cette expérience. Il ne s'agit pas alors de  dire que c'est bien ou mal, mais de montrer le mécanisme médiatique par lequel un médium s'active au cœur des tournants historiques et selon quels enjeux. C'est ce que je m'efforce de faire.

La redondance ou la signifiance du discours de RFI dans le corpus que nous avons choisi, se poursuit avec notamment le thème du multipartisme. Ce thème est le corolaire de la souveraineté des peuples.

 

Il s'est tout de suite exprimé, dès lors que la parole s'est libérée dans les conférences nationales. Seulement, RFI l'a relayé en donnant la parole à tout le monde. On voit que l'information ne consiste pas à dire  ce qui s'est passé, mais aussi à diversifier le commentaire que les acteurs en font.

 

De ce point de vue, on transforme la radio en une tribune sans parti pris à priori. Ce qu'on a cependant remarqué, c'est que RFI soutenait de façon implicite les dynamiques politiques de changement. Or, elles résidaient plus chez ceux qui surgirent comme des opposants que chez ceux qui ont longtemps géré les pays africains.

 

De même, le multipartisme en Afrique à cette époque a fonctionné comme un modèle d'ethicisaton de la vie politique. C'est logique que dans un premier temps l'ethnie soit le paradigme politique dans le multipartisme naissant, parce qu’à aucun moment les régimes précédents n'avaient pas pu construire une figure forte du citoyen, afin qu'il soit la pierre angulaire du politique.

 

De même, et cela est toujours valable, en dépit de la démocratisation, les ethnies  font encore sens en Afrique. Cela veut dire que les gens continuent de créer des solidarités politiques en fonction aussi des références ethniques; ils continuent de donner des aspects à dominance ethnique à leur parti politique; ils continuent dans certains pays, à voter en fonction de l'identité ethnique et des leaders et des enjeux identitaires. Enfin, au sein des Nations, il y a encore des problèmes pour que la République, au sens strict du terme, soit le modèle à partir duquel on bâtit les rapports sociaux politiques et culturels. Ce phénomène est valable partout en Afrique noire.

 

Est-ce à dire que l'Afrique n'est pas capable de démocratie ou de République? Non, ce que je veux dire, c'est que l'ethnie doit être prise comme un facteur politique. Il ne faut pas le nier, comme lieu de socialisation et d'élaboration des solidarités et des alliances politico économiques. Ainsi seulement peut-on adapter les modèles étrangers aux sociétés africaines.

Ainsi peut-on réinventer la démocratie et les Nations, non pas dans le sens de les rejeter, mais d'en faire des formes politiques inspirées des réalités africaines. Ceci ne peut pas se faire en faisant fi des réalités ethniques et identitaires. L'ethnie est diabolisée notamment dans la tradition politique francophone, parce que la conception de la République à la française est antinomique avec l'ethnie.

Or, l'occident oublie que ses catégories sociologiques sont de nature socio capitalistes, si bien que les rapports sont fondés sur les rapports de production, à un moment de l'expansion du capitalisme et des rapports de production. Or pour l'Afrique l'ethnie est un fait têtu.

 

Dans les expériences politiques, il faut en tenir compte et surtout réinventer en toute sincérité les Nations, suivant un changement de paradigme. Il faut éviter, au nom du mimétisme moderniste en politique de dire que l'ethnie est un danger pour la République, au moment où justement les Etats s'appuient aussi sur elle et les identifications de ce type, au moment où ils excluent certains groupes selon ce critère, mais un critère caché par l'universalisme dont on se targe dans les colloques et cercles de politiques à longueur de journée.

RFI a joué ce jeu de la dissimulation de la réalité ethnique dans le jeu politique multipartite. Elle l'a fait en mettant l'accent sur le contenu universel de parti, en diabolisant et cela toujours, les tribus. Ainsi, on voit comment cette radio, obéit au paradigme idéologique de la France et de ses anciennes colonies.

 

Dans les reportages au sujet des conférences nationales, on peut cependant noter que RFI a couvert les cas de tribalisme, mais pour l'attaquer dans le sens où elle le dévalorise, elle le décrit comme un danger à la composition des Nations africaines. On remarque également  que le multipartisme qui est montré et qui est valorisé, est celui qui renvoie en fait aux catégories de partis, à l'image de l'Occident. Gauche, droite, centre, etc. On ne doit pas être surpris, puisque RFI ne fait que rendre compte de quelque chose, à savoir le prolongement idéologique et culturel en Afrique des modèles francophones.

 

Le multipartisme était la forme politique qui devait ressortir des forums nationaux dans les années 90. Et pour la rendre vivante et structurante, on a besoin d'une constitution et de la démocratie élective. Là aussi RFI poursuit sa mission d'instrument culturel et stratégique de la France en Afrique.

 

Les conférences nationales devaient exiger, comme le médium les a décrites, un texte de loi fondamentale qui régira toutes ces « palabres » politiques. Il s'agissait pour RFI de suivre également le processus de rédaction de ces nouvelles constitutions. Elle l'a fait en donnant souvent la parole à des experts juristes africains fortement influencés par des doyens de facultés de droit de Bordeaux par exemple, en commentant à travers des émissions, des nouveaux textes à l'œuvre.

 

C'est la dramaturgie des élections qui a plutôt constitué l'objet médiatique spectaculaire. Là-dessus, on a beaucoup de reportages. Voici ce que les énoncés journalistiques disent. Les élections sont les seuls moyens de fonder les nouvelles légitimités politiques en Afrique francophone.

À tour de rôle, les pays africains ont vécu les élections et RFI en a fait sa préoccupation informationnelle. Dans le choix des faits et des événements de l'époque, les élections ont occupé une place prioritaire et de choix. Cela est encore valable.

Dans la couverture de ces élections, des partis politiques ont été connus, des majorités à la tête des régimes se sont senties combattues par RFI, si bien qu'il y a eu là aussi des cas d'expulsion de journalistes. L'essentiel, c'est que RFI fut la caisse de résonance des nouvelles paroles dissidentes en Afrique.

 

Dans sa méthode d'information, RFI appliqua alors la parité dans le fait de donner la parole aux politiciens. Cette manière de faire a fortement rendu méprisables les chaines nationales. Désormais les partis d'opposition voyaient en RFI l'instrument involontaire de faire des élections équitables en termes de communication.

 

Ce qui fait que, et cela est valable jusqu'à nos jours, c'est aussi le fait que, bien qu'étant des médias publics, les chaines nationales sont tous caporalisées en Afrique par le régime et la majorité au pouvoir. Ouvrez toutes les radios et télévisions publiques, elles émettent bruyamment des messages laudatifs et propagandistes du parti au pouvoir. Pourtant ils vivent grâce aux contributions citoyennes de tous sans référence de parti. Pis, les majorités au pouvoir refusent souvent la création de télévisions privées.

 

La télévision ayant un impact plus fort sur les gens que la radio. Les radios privées existent. Ainsi on peut trouver une excuse pour objecter qu'il y a bel bien ouverture de l'espace médiatique. En Afrique tous les programmes de télévisions s'ouvrent toujours par le Président, omniprésent, dont l'image vous pourchasse y compris dans votre calme nocturne, en vous disant « regarde-moi, je suis là, je suis là, je suis le seul, ne regarde pas les autres » et cette litanie télévisuelle continue même s'il y a saturation. À ce stade de chasse aux oreilles et aux yeux, il s'agit d'agression culturelle.

 

Et la saturation est bien réelle chez les téléspectateurs. Alors, quand ils ne suivent plus la chaine du président et de son fils ou de son parti, on se plait que les africains ne suivent plus leur chaines nationales, mais se gavent de films brésiliens et de programmes des télévisions occidentaux.

Les élections que couvre RFI en Afrique sont rapportées comme étant un lieu d'expression des peuples, mais aussi le nouvel axe de la coopération entre la France et les pays africains francophones. On voit des reportages s'articuler autour des questions de vote, de fraude, de contestation de la fraude, du dévoiement de la démocratie, etc.

 

Ceci relève de l'objectivité journalistique, mais cela montre le souci de travailler à ce que les opinions sachent ce qui s'est passé, ce qui n'est pas normal dans les processus électoraux, etc. La description est un critère d'objectivité, mais elle a pour effet de fournir des éléments d'appréciations. RFI  est donc du côté de la démocratie, puisqu'elle est du côté de la transparence. Une transparence qui manque souvent dans les opérations électorales.

 

Cette position extra journalistique de RFI est de nature non seulement à sauvegarder l'image de la chaine, mais aussi à aider à l'instauration de la démocratie. Ce n'est pas cela la mission du médium en question, mais c'est ce qui se lit dans les énoncés, dans les descriptions, dans les comptes rendus. Je rappelle que l'objet de ce livre n'est pas de nous contenter de l'objectivité journalistique, mais d'en faire un objet de critique.

 

On peut également sentir dans les reportages le souci de stabilité. Comme la nouvelle expérience démocratique des africains est censée remplacer les guerres et les dictatures, RFI a joué à fond dans le dialogue des forces politiques. Si bien que ses actes informatifs et communicationnels visent aussi à calmer le jeu, même si cela se fait par la mise en scène des oppositions, des divergences, des antagonismes. On remplace les joutes militaires et physiques par les joutes verbales, sauf que parfois en Afrique, cela a dégénéré par des coups de feu, par des coups de points, etc.

 

Ce travail journalistique ne consiste pas seulement à rapporter les faits, mais à introduire la culture du dialogue dans le jeu démocratique qui prenait de plus en plus forme. On peut confirmer cette hypothèse par le fait que dans les conflits électoraux, RFI évite de plus en plus à donner la parole aux hommes politiques qui peuvent paraître radicaux, susceptibles d'inciter à la rébellion.

On voit que cette chaine est consciente de son effet, de son impact. Si bien que donner la parole aux extrémistes tribalistes ou autres, impliquerait une responsabilité morale, lorsque cela conduit à des troubles, à des violences.

Sur ce point le journalisme n'est plus sur le terrain de l'information, mais de la création du cadre du dialogue selon la conception que les gens ont de la démocratie. On est loin du journalisme, puisque celui-ci voudrait bien que tout le monde parle y compris l'extrémiste. Lui refuser la parole participe non pas d'une prise de position explicite, mais participe de transformer la radio comme un instrument au service de quelque chose qui est différent du simple journalisme.

 

RFI et la couverture de la guerre au Tchad: quelques cas.

 

La guerre au Tchad, entre des mouvements rebelles et le régime en place a toujours constitué un centre d'intérêt pour les médias français dont RFI. Cela s'inscrit tout normalement dans sa tâche d'information. Seulement, la couverture de ces guerres cycliques au Tchad s'explique par ailleurs par le fait que ce soit un pays très lié à la France, un pays où la France a une présence militaire non négligeable, un pays qui fait partie du pré-carré de la France en Afrique centrale. RFI médiatise aussi de façon particulièrement accentuée, parce qu'il s'agit d'espace francophone.

 

Nous allons nous attarder sur deux faits conflictuels, à savoir l'incursion rebelle en février 2008 jusqu'aux abords du palais de la république et les batailles d'Am dam de 2009. Quelle couverture médiatique en a fait RFI? Dans l'application de notre méthode, d'utilisation du réseau de signifiants dans le récit journalistique, qu'est-ce qu'on peut retenir comme continuum du discours de la France sur la scène internationale? Comment l'expulsion de Sonia Rolley à la suite de cet événement de l'occupation momentané de Ndjamena par les rebelles reflète-t-elle encore une fois les difficiles rapports entre cette chaine amie terrifiante et complice et certains régimes africains?

Derrière cette couverture, par la méthode de déconstruction du journalisme ou de l'objectivité journalistique, comment peut-on percevoir, via ce médium, les conflits africains?

 

Les rebelles tchadiens alliés dans l'AN (Alliance Nationale) dont les deux principaux chefs furent Timan Erdimi et Mahamat Nouri, ont pu, avec un soutien logistique du Soudan et des complicités au plus haut niveau du régime de Ndjaména auprès des réseaux zagawa, assiéger pendant deux jours la capitale. Ils étaient à deux doigts de renverser le régime d'Idriss Deby. L'alliance rebelle avait fait une percée éclair qui l'a menée de la frontière soudanaise à la capitale.

 

Cette incursion rebelle a été progressivement et quotidiennement suivie par RFI. Toute la progression rebelle a fait l'objet d'une couverture presque en direct.

Les correspondants et journalistes de RFI avaient les coordonnées téléphoniques des chefs rebelles. Si bien qu'ils pouvaient les joindre pendant qu'ils étaient en pleine action de guerre. Ce contact téléphonique a été du reste fatal pour les rebelles, puisque la connivence entre RFI et les services de renseignements français était mise en œuvre pour que la France aide le régime combattu à identifier les positions rebelles et à procéder à des bombardements dans des raids urbains ciblés.

 

C'est du reste grâce à ces bombardements que les rebelles ont replié et ont joint leurs bases au Soudan. La couverture de cette incursion relève de la description de l'événement. Il n'y pas de doute là-dessus. Seulement, vu le martellement avec lequel elle a été faite, RFI ressemblait à une voix qui disait au monde « attention, danger, les rebelles vont déstabiliser le Tchad » Certes il y a dans cette couverture à chaud, le désir de coller la chaine au présent, à ce que Dominique Wolton appelle la tyrannie du Now.

On a suivi avec intérêt et excitation l'avancée rebelle en direction de Ndjamena et surtout l'interview directe que Timan Erdimi et de Mahamat Nouri avaient accordée pendant qu'ils étaient à quelques mètres de Ndjamena. Dans ces interviews, RFI voulait montrer une chose tout en invitant le public à suivre, à savoir qui sera président entre les deux chefs rebelles, une fois Deby renversé.

 

Cette manière de faire parler deux chefs rebelles, alors qu'ils étaient à deux pas de prendre le pouvoir, ne relève certes pas clairement d'une volonté de montrer la difficulté des rebelles, mais laisse entrevoir ce problème. Puisque, dans les explications du repli rebelle, on a retenu le fait que Timan et ses alliés ne s'entendaient pas sur qui sera chef après la chute de Deby. Bien des commentaires et des spéculations sur la solidarité à la  dernière minute de Timan vis à vis de son frère de président, zagawa comme lui, allaient bon train.

 

RFI a aussi mis l'accent sur le début de la déstabilisation du régime. En procédant ainsi, elle laisse en même temps s'exprimer la diplomatie française qui réunissait au même moment le conseil de sécurité de l'ONU pour que celui ci condamne et pour qu'il donne l'aval à la France d'intervenir à la dernière minute. Ce travail diplomatique était à l'œuvre même lors du début de l'incursion.

 

RFI a non seulement décrit l'avancée rebelle, mais aussi l'urgence de la réunion du conseil de sécurité en vue de stopper cette avancée rebelle. Elle est objective, mais simultanément elle décrit un danger, une instabilité en cours (ce qui s'appelle informer) ainsi que la mobilisation diplomatique de nature à stopper ce qui est en cours (cela aussi s'appelle informer)

Dans les mots utilisés aussi, on retiendra entre autres « rebelles », « déstabilisation du Tchad » « soutien du Soudan aux rebelles » dans cette percée, « rôle de l'armée française ». L'idée selon laquelle le Soudan est derrière cette incursion rebelle correspond certes aux faits et à la réalité.

 

Mais sous l'objectivité il y a un champ sémantique que l'on défriche en vue d'y engouffrer l'esprit de l'auditeur dans le sens de légitimer le soutien militaire de la France à un régime moribond à cet instant. De même, ce mot ou ce signifiant a pour autre effet de donner l'écho masse médiatique de ce que la France veut donner comme schéma de compréhension, à savoir que c'est une guerre entre le Tchad et le Soudan, entre les modernes et laïcs africains et  les alliés des islamiste soudanais.

 

Ainsi, le décor est planté pour déployer le discours nécessaire et qui soit convainquant pour que non seulement la France intervienne, soutienne Deby, mais aussi se cache, dans la défense de ses intérêts, derrière les belles idées, derrière la pseudo menace islamiste, derrière le droit international, etc.

 

Par ailleurs, la couverture que RFI a faite de cette incursion signifie: « comme les autres médias du monde, nous devons nous aussi livrer notre récit, nous ne devons pas laisser Al Jazzera, qui était aussi présente, dire ce que sont les choses ». Car dire ce que sont les choses sert plus les intérêts de propagande et les calculs diplomatiques de la France que l'éclairage de l'opinion tchadienne ou africaine.

 

Il y en a d'autres termes une concurrence des médias sur le fait de dire l'état du monde. Dans cette compétition journalistique, du dire, du décrire, on veut en vérité occuper le premier rang dans la production des sens, dans le fait de façonner les perceptions qu'on doit avoir du monde. On se presse aussi pour ne pas qu'un type de production de sens des choses et des événements fasse échouer une posture diplomatique et stratégique en perspective.

On voit bien comment, à la limite, on doit se foutre de l'objectivité et voir dans le fait de raconter le monde, comment procède-t-on à l'instar des entreprises économiques qui doivent se battre compétir pour gagner des marchés dans le monde. Les médias font pareil, à savoir comment gagner le marché des consciences, des sens, des représentations du monde, des schémas de perception et de compréhension du monde.

 

Lors de la deuxième incursion rebelle qui a vu la défaite cuisante des rebelles, mais qui n'est pas présentée ainsi, force est de remarquer que la médiatisation fut asymétrique. RFI s'était montrée peu bavarde sur la bataille d'Am dam, du moins, du point de vue rebelle. Elle a été plus l'écho de la défaite rebelle dans cette bataille que de la défense de la ligne diplomatique de la France.

 

Ainsi RFI a eu plus une tendance à relayer le discours du Quai d'Orsay que de rendre compte de la guerre. Pendant la bataille d'Am dam, les médias français ont bien mis en scène Bernard Kouchner dans son déplacement à Abidjan, avec des commentaires sur l'évolution militaire  rebelle en direction d'Abéché. L'idée étant de réaffirmer que, le Tchad est agressé et que sur la base des accords qui le lie à la France, la diplomatie française sous-entend qu'elle sera toujours  aux côtés du régime de Ndjamena. Je ne dis que pas c'est RFI qui le dit, mais la manière de couvrir l'événement, le fait de montrer l'ubiquité consistant en des propos de Kouchner pendant que la guerre se fait, est une manière de montrer le versant politique et diplomatique de ce que la France peut et doit faire.

 

Ce qui est curieux, c'est que la diplomatie française refuse de reconnaitre dans ses prises de positions que cette bataille relève d'un conflit intra tchadien, mais que les deux Etats servant de replis à deux rébellions ne se font pas du tout la guerre. Ce sont les rebelles darfouris et tchadiens qui font la guerre à leur régimes respectifs en s'appuyant sur les aides et les replis qu'offrent le Tchad et le Soudan. Telle est la vérité. Mais elle est sérieusement malmenée par l'information, par la chaine qui la donne. Quand une information malmène la vérité, elle devient de la propagande.

 

Mais la France et RFI  ont fait l'écho, au nom de l'objectivité, du schéma explicatif consistant en l'idée qu'il s'agissait de guerre entre deux Etats. C'est ce qui fait dire à bien d'auditeurs africains que RFI représente le Quai d'Orsay. Il y a en effet bien des éléments dont ceux que nous venons d'évoquer, qui militent en faveur de cette hypothèse, la rendant ainsi plausible.

 

En mettant l'accent sur le fait que les rebelles soient des déstabilisateurs du Tchad, la France et sa chaine qui en fait l'écho subtile et pernicieux, veut en fait mettre l'accent sur le recours que les Africains doivent avoir en la lutte politique et non militaire. Elle le fait après avoir bien mis en place le dispositif sécuritaire et politique de son pré carré d'Afrique centrale. Un dispositif qui a un effet dissuasif, impliquant que la velléité de révolte est vouée à l'échec.

Cette position de principe, n'est pas celle qui relève de ce que la France est sur le plan de sa culture politique; au contraire, cela vise à soutenir l'accord politique d'aout 2007 que Deby a signé avec son opposition démocratique. Or elle ferme les yeux sur ce qui est à l'origine de la guerre, à savoir le tripatouillage de la constitution, l'éthnicisation du régime et la mal gouvernance.

 

Ce qu'on voit aujourd'hui dans les mesures de lutte contre la corruption, le souci mis à la tenue de bonnes élections, la lutte contre l'absence d'Etat de droit, la dé-sethnicisation du régime en mettant loin du cercle certains zagawa, entrent dans le cadre d'un schéma en concertation avec la France; schéma qui a pour principale fonction de disqualifier d'avance les revendications politiques rebelles comme celle de tenue d'un forum national, celle de respect de la constitution qui permet maintenant au président de se présenter sans limite aux élections.

 

Tous ces points montrent que les rebelles avaient une part de vérité, mais il faut que le régime anticipe sur ces revendications afin d'en faire siennes, pour que la France apparaisse comme une puissance soutenant une démocratie et non une chaine France africaine, que peut être RFI, à certains égards et à certains moments.

Voilà qui nous introduit à la façon dont RFI construit la perception que la France ou certaines élites ont des conflits qui sévissent en Afrique. Souvent RFI les décrit bien, avec le souci de parité dans la prise de parole, mais au finish elle reste la caisse de résonance de la diplomatie française bien qu'elle s'en défende avec insistance en rappelant la déontologie qu'elle observe.

 

Les conflits sont des événement à travers lesquels on perçoit plus ce que la France veut montrer au monde, ce que la France veut comme méthode de résolution, ce que la France donne comme lecture, qu'une simple information, une information généreuse et une communication qui garantirait la transparence dans les relations entre la France et ses anciennes colonies.

 

Les conflits africains sont décrits comme facteurs de retard de l'Afrique, comme effet d'absence de démocratie, comme effet de sous-développement. Cette manière de les présenter vise culturellement, dans le travail de production des sens, à lutter contre eux. Or ce n'est pas le job. Cette fonction est cependant un peu incidente et peut être involontaire ou inconsciente.

 

Or, les conflits sont des événements historiques qui peuvent avoir l'effet pédagogique de faire connaître les crises des Etat-nations en Afrique, les réseaux de soutiens néocoloniaux qu'entretiennent la France et certaines élites africaines. Je pense que les réseaux de la France Afrique ne sont possibles que si des élites africaines et françaises ont besoin mutuellement

de s'allier en vue de défendre mutuellement leurs intérêts communs.

 

Donc ce n'est pas la France seule qui est le problème, mais un jeu d'alliance entre des élites des pays développés et celles des pays sous-développés. C'est ce qui fait du reste la solidité du système dénoncé par Xavier Verchave. Et c'est  ainsi qu'on peut répondre à la France qui se défend de néo-colonialisme. Ce n'est plus un néo-colonialisme en solo, mais dans un jeu d'alliance, tel que le responsable n'est pas à chercher d'un seul côté.

 

Les conflits africains sont décrits comme facteurs de sous-développement, mais jamais comme un élément pouvant être paradoxalement positif dans la renaissance des peuples africains. Dans les conflits, quelque chose se dessine, quelque chose s'exprime, quelque chose gronde, une sorte de voie lointaine, dissidente qui aurait pu avoir comme mérite d'être écoutée. RFI, de façon souterraine montre aussi à travers la perception qu'elle donne des conflits africains qu'il y a une alternative à la guerre.

 

C'est la démocratie. Sauf que celle-ci montre, depuis quelques années, quelques traits de recul: la dévolution du pouvoir de père à fils, le changement de la constitution pour s'éterniser au pouvoir, le trucage intelligent des élections, l'utilisation partisane des ressources pour la conservation du pouvoir, etc. Ce qui fait que cette alternative repose sur une démocratie formelle, puisqu'il suffit qu'il y ait des élections, la France trouve le prétexte, en dessous, d'entretenir ses réseaux.

 

 

RFI, la Francophonie et les dessous de l'information ou encore couches du processus de production de sens dans les médias:

 

Le fait que RFI soit le médium de l'information à chaque minute et à chaque heure; le fait qu'on ait besoin de parler au moyen d'un canal aussi massif et aussi rapide, relève du besoin culturel et de l'enjeu culturel de rendre une langue vivante.

 

On ne fait pas que parler en informant ou en communiquant; cette fonction de vivifier une langue réside aussi dans le fait de faire parler les autres. Les autres, ce sont les pays constituant la communauté francophone.

Il y a dans les médias et leur manière d'opérer ce qu'on appelle pompeusement l'interactivité. En fait c'est dans cette interactivité que le rôle consistant à vivifier la langue française est joué par les millions d'auditeurs qui écoutent et qui participent à « la vie de la radio ».

 

Cette interactivité est une manière pour la radio de faire en sorte qu'il y ait l'illusion que ce sont les auditeurs qui décident de ce dont il faut parler. Exemple: « appel sur l'actualité, » une émission de RFI, prétend être une émission faite pas les auditeurs, en ce sens que ce sont eux qui proposent les thèmes. Mais ce qu'on oublie, c'est que quelques heures ou jours auparavant on aura bassiné les gens et martelé une information, on aura construit des centres d'intérêt.

 

Il en est de même des sondages. On fabrique des problématiques par la manière de marquer et de faire l'actualité, ainsi que par le fait de formuler les questions. Et puis on donne un résultat considéré comme l'expression seulement des sondés.

 

Outre le fait de parler y compris de façon dite interactive, le quadrillage technique, en termes de stations FM, du continent africain notamment, est la structure technique permettant de répandre l'acte de faire usage de la langue française. Il faut de la proximité, notamment dans le contexte de naissance de plusieurs radios locales dans les pays dits francophones africains. La présence des stations FM en synchronisation avec RFI est aussi un puissant moyen de répandre la langue, de la rendre vivante et compétitive face à l'anglais, par exemple.

 

Dans ces deux rôles linguistiques et de quadrillage technique de l'espace d'usage de la langue de Molière,  RFI apparaît de façon souterraine, comme une machine culturelle à faire répandre et accepter les valeurs dites de la Francophonie. Ces valeurs se veulent celles de la diversité, de la tolérance, de l'universalisme et l'égalité républicaine, de la démocratie, du dialogue des cultures, des bienfaits de la civilisation française dans le monde, notamment en Afrique noire. Ces valeurs ne sont pas explicitement énoncées par les journalistes, mais de façon subreptice, elles se glissent et surgissent par fois, dans la ligne éditoriale générale de la radio. On les retrouve dans la nouvelle politique de la France au lendemain du sommet de la Baule.

 

On les retrouve dans la conception de la France en matière de diplomatie et de rapport avec les anciennes colonies. On les retrouve dans les émissions diffusées et qui ne sont pas des journaux quotidiens. On les retrouve dans le penchant idéologique ou stratégique de la France via RFI qu'on peut dévoiler en fouillant ou en déconstruisant, comme nous avons essayé de le faire, le discours journalistique selon une nouvelle grille non éthique ou déontologique du journalisme, mais philosophico linguistique.

 

En articulation aussi avec cette fonction culturelle de la radio  internationale, il y a les enjeux économiques et politiques. Les enjeux économiques consistent à accompagner les intérêts économiques de la France dans l'acte d'informer. Ils consistent aussi en ce rapport entre la langue et les produits, le processus de production, de fabrication et de consommation, etc.

La France a des marchés en Afrique parce qu’aussi, des consommateurs francophones existent, ils peuvent s'approprier les biens techniques en provenance de la France. Le lien entre le culturel et l'économique se situe à ce niveau où la communauté culturelle francophone rime aussi avec communauté d'intérêts partagés ou du moins de tutelle économique vis à vis de la France, notamment avec le franc CFA. Il y aussi les modèles de gestion, de contrôle, de sciences francophones doivent être diffusés en faisant parler les élites africaines francophones.

 

J'ai toujours cru que les médias internationaux en Afrique et dans le reste du monde sont des instruments de compétition culturelle et stratégico culturelle. RFI n'échappe pas à cette règle, en ce sens qu'elle a pour souci de préserver les acquis culturels et linguistiques, mais aussi de contrer les avancées de l'anglais dans ce qui est considéré comme son espace.

 

La compétition ne consiste pas uniquement en la parole vivifiante de la langue, ni en l'occupation technique de l'espace médiatique à travers le forma FM. Elle se situe aussi dans le fait de dire le monde tous les jours, et de le faire avec une temporalité du plus rapide et du plus proche. Elle se situe au niveau de l'acquisition des auditeurs en grand nombre. Une compétition de ce type est quantitative.

 

Il y a celle qualitative, consistant à user de la langue du concurrent pour mieux se faire voir et pour mieux attirer vers la langue française. Certes l'usage par RFI de l'anglais et vice versa pour BBC vise à médiatiser le regard de la France sur le monde. Il en a été de même de France 24, qui a pour vocation entre autres de défendre l'image spécifique de la France dans un contexte de suspicion généralisée du monde arabo musulman vis à vis de l'Occident. Le souci, c'est de se démarquer de l'Amérique de Busch.

 

La France et ses alliés africains ont peur de la perte de terrain de leur langue en partage, mais RFI perd de vue une chose: à savoir que le rapport entre les cultures françaises et africaines ne repose pas du tout sur le respect et la considération mutuels. Car, à la différence de la BBC qui a des programmes d'information en Swahili et en Haoussa et même en Pular pour la VOA, RFI n'émet jamais en ces langues africaines et prétend être l'une des vitrines de la diversité au sein de l'ensemble de l'institution de la francophonie. Une organisation ou une communauté culturelle qui se veut universelle ne parle pas les langues étrangères, seulement l'arabe et le chinois ou l'anglais. Or les africains ne sont pas francophones en majorité.

 

Cette attitude de la France traduit un profond mépris culturel à l'égard des africains  dits francophones. Pour la France, l'universalité, et la diversité doivent se concevoir et se faire à l'aune uniquement du français. Quel manque de vision stratégique pour un pays qui se veut puissance mondiale!

 

Quel entêtement dans les rapports de tutelle! On peut objecter que les francophones africains eux mêmes n'ont pas une langue aussi répandue que le swahili ou le Haoussa en espace anglophone. Mais en Afrique de l'ouest, il y a le Mandinka, il y a le Haoussa, le Yoruba,  le pular  parlé par des centaines de millions de personnes.

 

En Afrique centrale aussi il y a une des langues bantoues parlées par des centaines de millions de personnes. Alors, RFI joue le jeu de la francophonie arrogante et méprisante. C'est d'ailleurs l'une des raisons pour lesquelles les gens se demandent ce que font leurs dirigeants aux sommets de la francophonie, si celle-ci ne les respecte pas concrètement.

Il me semble aussi que la Francophonie, sous ce rapport, souffre même du modèle socio politique de la France. Il n'est pas multiculturaliste, de tradition.

 

La France se veut chantre des valeurs universelles sans être elle-même un espace et un modèle au sein duquel on trouve le monde. Comme c'est le cas des USA ou du Royaume Uni. On voit l'universel à la fois dans la culture américaine par ses films, reflet de l'universel, mais aussi par le fait que les USA sont une Nation-monde. Lorsqu'on prétend à l'universalisme, on doit, dans la société, dans les œuvres culturelles, dans la conception de la Nation, être le lieu concret où le vrai monde s'exprime, se vit. Ce problème n'est certes pas l'apanage de la France. Il me semble que l'ensemble de l'Europe à l'exception peut-être de l'Angleterre et de la Hollande reste prisonnière de la catégorie philosophique et politique de Nation quasi pure, née dans le rejet de l'autre, née dans la guerre contre l'autre, née sur fond de racisme intra-européen, comme l'a bien montré Hannah Arendt[48].

 

Une nation née de l'immigration est une Nation-monde tandis que celle qui est frileuse vis à vis de l'immigration ne peut pas être une Nation-monde. Or, en termes stratégiques, les Nations-monde sont celles qui corroborent la puissance de telle ou telle Nation. Les canadiens et les américains l'ont bien compris. C'est dès fois triste de voir l'Europe s'attarder sur des considérations nationalistes, sur la protection d'une Europe blanche judéo chrétienne. Cette Europe est vieillotte, mais les élites européennes ne se rendent pas compte. La vocation mondialiste qu'elle doit jouer lui file entre les doigts. Le tout avec une démographie en baisse, coïncidant avec la culture de l'  aigreur, de la peur. Normal me dirait on parce que les jeunes, synonymes de vitalité, ne sont pas majoritaires sur le vieux continent.

 

RFI et France 24 restent encore, vis à vis de l'Afrique dite francophone, les symboles de l'arrogance, du mépris culturel, au vu de ce qui précède comme analyse.

Dans les conflits africains sur lesquels ces chaines jettent un regard, parler les langues les plus répandues d'Afrique aiderait à mieux apparaître comme des chaines du dialogue des cultures, de la communication entre les cultures, etc. La France aurait certainement moins besoin de se mettre à se justifier souvent dans la manière dont sont vécus ses rapports à cette Afrique-là.

 

La France, avec sa francophonie sclérosée, ne peut pas  avoir la vocation de puissance universelle, si elle continue de travailler à l'intérieur de l'Europe pour plus de pureté européenne, plus de murailles culturelles. C'est dommage que l'Europe, se ferme en pleine mondialisation. Elle ne comprend pas que ce qui fait la puissance réside dans le fait d'être en mesure de porter en soi le monde, de mettre en application le concept Leibnizien de monade[49].

Communiquer et informer sur le monde, revient en fait à poser un langage sur un autre qui, lui, est d'un autre ordre, à savoir le langage-événement. Pourquoi aime-t-on tant à dire ce qu'est le monde, l'état du monde aussi quotidiennement. Nous allons énoncer dans cette partie schématiquement les implications de ce souci d'informer et de communiquer et dans les autres chapitres, nous y attarderont en livrant quelques  détails.

 

À partir du fait de poser un langage sur un autre, on vise quelques objectifs, à travers lesquels on peut voir en quoi cet essai revêt-il un certain intérêt heuristique, consistant à mettre en question l'information et la communication:

1- c'est par cette superposition d'un langage sur un autre qu'on ouvre le processus médiatique de production de sens;

2- il y a, dans le souci de dire le monde de le raconter, une lutte des discours sur ce qu'est le monde, ce qu'il doit être et ce qu'il est en train de devenir. Ici se pose le débat des paradigmes en plusieurs domaines des rapports socio politiques entre les Nations et les aires culturelles;

3- la précipitation avec laquelle les médias racontent le monde traduit le désir d'influence sur les opérations collectives de compréhension et de connaissance des événements qui marquent l'histoire du monde;

4- le regard que l'occident jette à travers ces cas de pratiques médiatiques ne vise pas à matérialiser une certaine générosité culturelle ou citoyenne ou politique en informant pour fournir des outils de décision individuelle, comme y prétend le médium, mais à produire du sens. Cette tache culturelle est d'une grande utilité dans le système de contrôle socio politique du monde, mais aussi de construction des références ou modèles dominants qui soient en corrélation avec les autres enjeux d'ordre économique et stratégique.

 

 Enjeux symboliques et idéologiques de l'information comme acte

 

Par symboliques, j'entends  les modèles politiques culturels, et autres – la démocratie à promouvoir à tout prix, les médias au service de l'idéologie démocratique – le tout dans l'information, non pas comme partage, mais acte: faire croire, modifier ou construire une représentation du monde – avoir un contrôle social à travers l'information – dessiner les événements et/ ou court-circuiter les événements et leur sens.

 

Le fait informationnel est comme  un fait qui vient s'ajouter au fait du monde réel. Il relève du récit, de la construction du réel et de la volonté de prendre part au discours anonyme[50] du monde, à ce bruit.

 

Il est devenu l'apanage des médias. Ce n'est pas pour rien, que le fait d'informer soit un enjeu culturel depuis l'époque des totalitarismes occidentaux et de la  naissance des nationalismes dans le monde. Le fait informationnel fait partie des actions sociales, en ce sens qu'il appartient à cette catégorie de l'action sociale visant à modifier, à agir sur la trame de l'histoire. Par action sociale[51], nous entendons l'acception que Hannah Arendt en donne dans « condition de l'homme moderne ».

Le fait informationnel n'est pas à réduire à l'ensemble des droits comme le droit à l'information. Ce droit, comme bien d'autres, est une sorte de vœu pieu de la communauté internationale, il est souvent présenté, comme quelque chose qu'il suffit d'aller puiser dans un réservoir.

 

Présenté sous l'angle du droit de l'homme, le fait d'informer ou de donner le droit de s'informer, veut dire qu'il est donné le droit à chacun de se soumettre et d'écouter un point de vue, notamment celui du plus fort, du plus audible. Je pense qu'au vu de la complexité de ce qu'on appelle information ou acte d'informer, il faut sortir de la naïveté selon laquelle l'on conçoit l'information.

 

C'est un tissu de tactiques, de techniques, d'astuces, de techniques d'influence, que d'informer le public. À travers l'information, ce qui est véhiculé, c'est aussi le mot d'ordre en vue d'exécuter quelque chose, comme nous l'avons montré dans l'analyse de certains documents soumis à notre méthode de signifiance. Une méthode de la pensée philosophico linguistique de Deleuze.

Ce sont aussi des modèles: dans ce chapitre nous allons les décrire comme des modèles épistémiques, au sens de schéma de compréhension et d'explication du monde, le modèle démocratique, l'idéologie humanitaire, la paranoïa et la compétition économico stratégique, etc.

 

Parmi les idéologies qui structurent le discours médiatique que nous venons d'analyser, il y a l'idéologie de la démocratie, du pacifisme, du marché, de la légalité et du nationalisme. J'entends par idéologie, non pas la conception marxiste de fausse conscience d'une réalité, une perversion de la réalité du monde, mais l'articulation entre pratiques discursives et pratiques non discursives. L'idéologie n'est pas conçue comme relevant de la superstructure en dichotomie avec l'infrastructure. Le langage et ce qu'il véhicule, c'est littéralement de la pratique; il  a une matérialité au même titre que les éléments dits matériels de l'infrastructure.

Ce n'est pas une conception dichotomique de superstructure et d'infrastructure, mais les deux pris ensemble, fonctionnant ensemble. L'un impliquant l'autre. Nous replaçons ainsi non pas un schéma dichotomique, mais consubstantiel qui laisse les deux dimensions s'inter agir, sans hiérarchie aucune[52].

Dès lors que ce sont les médias occidentaux qui sont soumis à cette critique, ce serait intéressant de consacrer un peu de temps à l'analyse de ses modèles politico culturels. Les modèles ont évolué dans le temps et dans l'espace. On peut déjà exposer quelques-uns: le modèle étatique et institutionnel – le modèle démocratique et d'économie de marché – le modèle humanitaire et moral  – le modèle individualiste et capitalistique, etc.

 

Les médias ont fortement contribué à la promotion de ces modèles. Nous n'allons pas nous attarder sur eux tous, mais sur quelques-uns essentiellement, que la France promeut, à savoir le modèle étatique jacobin et le modèle démocratique, en articulation avec ses intérêts.

Dans bien des cas de médiatisation, on voit que le souci permanent de la France au travers de ses médias, consiste à faire en sorte que l'Etat qu'elle a construit à son image dans le continent africain, soit consolidé. Son modèle est souvent à bout de souffle, mais il y a du forcing de la part des industries culturelles, dans le sens de monter le jacobinisme bienfaisant.

 

La France a également tenu à travers ses médias à faire la promotion de la République à son image. L'Afrique dite francophone était la cible de cet objectif de transfert de modèle. Dans la médiatisation des conflits, on peut percevoir le souci de la restauration de ce modèle.

On perçoit aussi le souci de faire en sorte que le modèle républicain français ne soit pas vu dans sa déliquescence. C'est cela  qui explique la précipitation avec laquelle elle vole au secours de pays en déchirement, à coté bien entendu des considérations économiques et stratégiques. C'est le cas de la Cote d'ivoire.

 

Il se trouve que la plupart des faits informationnels concernant l'Afrique s'articulent autour des faits de guerre dans bien des pays.

Or, la guerre est le principal facteur déstabilisant des Etats construits à la française. En s'impliquant dans ces guerres et en leur donnant une image à sa façon, la France cherche à s'assurer un contrôle de la situation. C'est facile de voir cette posture dans les faits informationnels que nous avons passés au crible de la critique.

 

Il en est ainsi de la Cote d'ivoire, du Tchad, de la RCA, du Sénégal. On peut également facilement percevoir dans le discours médiatique l'obsession jacobinisme française, en ce sens qu'on voit une description des faits qui diabolise par exemple l'ethnie en Afrique, qui dépeint les tribus comme une chose maléfique, comme quelque chose dont il faut se méfier. Les faits informationnels recoupent ainsi la conception française de la République comme affranchie des « forces obscures » de l'ethnicité. On peut ainsi voir que les mots utilisés sont de nature à cacher le phénomène de l'ethnicité.

 

Selon le modèle républicain français, l'ethnie est le contraire de la République, parce que celle-ci serait fondée sur l'humanisme, sur l'abstraction de différentes ethnies pourtant actives, dans l'ordre de l'identité, dans l'ordre de la religion, et des références ethniques. C'est un modèle abstrait, en ce sens qu'il imagine un homme hors de tous ces paramètres socio culturels, hors des rapports ethniques de perception de l'autre, hors des effets de l'ethnie dans les choix électoraux, hors des solidarités socio politiques à caractère ethnique.

Si l'on remonte un peu au début du siècle, les médias de la métropole faisaient plutôt la promotion de la civilisation française à travers leur manière de commenter ou de contribuer à l'idéologie coloniale.

Ainsi, peut-on aisément voir dans les documents de l'époque, une certaine photographie de l'Afrique comme une œuvre française à sauvegarder, comme une terre neuve en matière d'expérience politique et républicaine, comme une terre au service de la Nation mère, ses bienfaits civilisationnels.

 

Tous les autres médias occidentaux comme la BBC ont joué ce rôle. Le coté lyrique et grandiloquent qui caractérise les commentaires journalistiques de l'époque coloniale traduisait non seulement la confusion entre Etat et média, du fait du vocabulaire, de la grandiloquence qui marque le discours journalistique. Toujours durant cette époque, le fait d'informer relevait plus de la propagande coloniale que de l'information comme moyen salvateur, libérateur des peuples opprimés.

 

Le style journalistique de l'époque ressemblait fort à celui de la transmission militaire. Et le monde qui est dessiné a une dominance de point de vue colonial. À ce rôle s'ajoute le début du combat linguistique. Ainsi, la radio  qui était le principal médium de l'époque jouait la fonction de défense et de promotion de la langue française.

Pendant plus de 30 ans, l'ORTF fut le porte-parole d'un Etat français qui venait de sortir de la guerre. Ce fut également l'époque de la naissance des nationalismes africains. Un nationalisme qui a été très souvent cour circuit dans les reportages, par les médias.

Ainsi, les médias, au lieu de faire leur promotion, ont joué le rôle d'étouffement de l'élan nationaliste africain. Les médias informaient bel et bien, mais à travers l'information, vu l'agencement des faits, vu le choix des faits et vu enfin l'interprétation qui en est faite, on assiste à une vaste et structurante opération de cour circuit du  sens que revêtaient les faits de lutte politique relatés  par les radios européennes de l'époque.

 

Dans bien  des territoires coloniaux, il existait des mouvements nationalistes qui rejetaient par exemple la proposition d'autonomie élargie du Général de Gaulle, mais peu de place leur fut accordée par les média occidentaux. Au contraire, ce sont les partis locaux d'inspiration métropolitaine qui furent le chouchou des média français. Cela est perceptible dans la fonction de diabolisation de Sékou Toué, président de la République de Guinée, pendant que l'allié Senghor fut magnifié.

 

Il existe deux façons de combattre, par le récit, une dynamique nationaliste de l'époque: soit le médium donne l'information par exemple de telle ou telle action nationaliste, mais sous prétexte d'objectivité, c'est pour en donner une fausse lecture, une lecture biaisée, soit alors on ignore tout simplement le fait nationaliste. Dans les deux cas l'effet est le même, mais la tactique journalistique la plus sournoise, c'est celle de considérer le fait, mais en le coinçant dans un réseau de production de sens tel que le fait devienne dévalorisé, sa dimension révolutionnaire dépouillée.

 

 Dans cette tactique, la sémantique, la rhétorique, la place accordée au fait, le schéma global suivant lequel le commentaire est fait et qui consiste en des mots d'ordre sourds de défense de la patrie ou des intérêts de la puissance coloniale, sont des lieux où s'exprime l'opération d'information parfaitement objective.

 

Au cours du « vent de la démocratie » des années 1990: intervenu au lendemain de la chute du mur de Berlin, le fait majeur qui suscita l'intérêt des média internationaux, c'est le processus démocratique, dont les étapes furent les suivantes: conférence nationale – élection – bonne gouvernance et développement.

 

Le simple fait d'en faire un grand intérêt politique et culturel, montre que le médium suit les pas des nouveaux énoncés politiques, comme celui produit par Mitterrand et consistant à conditionner l'aide au développement aux efforts de démocratisation.

Les faits médiatiques que j'ai eu l'occasion d'observer sont certes objectifs, mais j'ai remarqué un martellement sur la conférence nationale. Là, les média occidentaux apparaissaient comme le symbole de la rupture entre les médias nationaux et les gouvernements qui entamaient alors une telle déconfiture qu'une nouvelle ère politique s'ouvrait.

 

Dans les reportages, la voix était donnée à tout le monde, qui prenait part à ces conférences nationales. Ainsi, le médium s'introduisait dans la trame de l'événement. Ce faisant, il contribuait à la naissance de régimes démocratiques sur le continent. La lecture que les médias donnaient au public est de nature à inciter à garder le cap de ces forums nationaux. À travers les média français, on sentait un agenda politique et stratégique en vue d'arriver à la démocratisation des masses africaines. C'est dans cette logique que le modèle démocratique prenait corps dans l'imaginaire des gens, grâce au médium.

Dans de nombreux cas, les conférences nationales furent des succès, pas seulement du fait du désir de changement au sein des pays, mais aussi sous la pression et selon le vœu des puissances qui soutiennent la démocratie.

Au sein de RFI (radio France internationale) qui est la radio internationale diffusant les vues de la France et qui sert d'outil de propagande subtile, les élections furent décrites comme la panacée, comme le nouveau paradigme politique, le seul horizon des peuples, comme le cadre nécessaire pour le développement. C'est comme un système parfait et peut-être comme le moindre mal politique, face à d'autres qui sont plutôt despotiques.

 

En commentant l'expérience électorale dans bien des pays, le médium faisait en sorte que l'on ne critique, en aucun moment, le système démocratique, mais d'autres phénomènes comme la fraude, comme la pesanteur tribaliste, comme le manque de moyens pour soutenir la dynamique de démocratisation.

 

Un procédé journalistique mérite d'être relevé dans la façon de diffuser l'information au sujet des combats politiques en Afrique, et qui se poursuit jusqu'à nos jours. C'est le fait de donner la parole, dans le dire journalistique, à tout le monde, de la majorité à l'opposition. Ce n'est pas uniquement pour donner l'information juste, mais c'est aussi pour coller à l'idéologie démocratique elle-même.

 

Ainsi, le modèle est subtilement glissé à travers la pratique médiatique. C'est pour dire aux gens que la démocratie, c'est le pluralisme, c'est l'acceptation de la contradiction. On a là une conduite pédagogique du médium en question.

Ici encore, dire que l'information est juste ou pas, n'a aucun intérêt. Ce qui compte, c'est comment, par un procédé, le journaliste travaille à l'instauration dans les mœurs politiques, des principes démocratiques.

 

On peut relever un autre procédé. Il s'agit de l'agencement des informations. Il y a une telle dominance de l'actualité politique dans l'organisation du journal parlé ou télévisé. Ceci est aussi compris comme une façon de coller à l'actualité. Mais la place considérable accordée aux faits politiques répond à autre chose. C'est de donner la lecture de la France de ce qui se passe dans le monde, c'est aussi de mobiliser le médium en vue du contrôle socio politique du monde. En présentant l'état du monde aux gens, le journal parlé dit au public, « voici ce à quoi il faut penser, voici comment faut-il le penser, voici ce que donc signifie la trame du monde ».

Les questions de géostratégie, de sécurité, d'alliance entre la France et ses anciennes colonies sont mieux traitées à travers les média, d'autant plus que sur l'ensemble du continent noir, ce médium a déployé un tel quadrillage qu'on   a l'impression qu'il s'agit de guerre, mais d'une guerre de toute autre nature. La guerre des discours, de la production des sens, du façonnage des mentalités, etc.

 

Autrement dit, donner une lecture de la situation politique des pays africains où l'ère de la démocratique s'ouvrait, a trois effets importants: d'une part on procède à un contrôle socio politique – on oriente l'opinion en fonction des grands intérêts notamment de stabilité de l'Afrique dont la France a besoin – et d'autre part on donne un tableau de la situation politique comme mot d'ordre qui s'inscrit dans les calculs géostratégiques de la France.

Le modèle de la démocratie ainsi promu par les média se heurte à des phénomènes socio politiques en Afrique, comme le tribalisme, comme la crise des Nations, les conflits armés, l'écroulement des privilèges économiques des anciens régimes. Quelle lecture en est faite, notamment au sujet phénomène du tribalisme.

 

On sent dans le fait de donner l'information une consigne idéologique, à savoir tout faire pour ne pas attiser le feu avec les questions sensibles de tribalisme. Il y a du coup un déni du phénomène ou une lecture plutôt biaisée à cause de cette implicite directive.

Cette attitude des média consiste entre autres à éviter des partis pris dans le fait d'informer à propos d'un pays, mais aussi à minimiser l'importance des références ethniques dans les luttes pour le pouvoir. Il y a ainsi tout le temps une lecture médiatique qui ressemble au paradigme néo-marxiste d'explication des contradictions sociétales.

En disant que les conflits inter tribaux sont de nature socioéconomique, est certes vrai en partie mais si cela passe par un tel déni, c'est en raison d'autres choses, à savoir que la conception que les africains ont de la politique soit basée sur la valeur citoyenne, sur l'idée de citoyenneté.

Si, à travers le médium comme RFI par exemple, l'on joue une fonction non informative, mais idéologique, c'est que le souci c'est la promotion d'un modèle contre un autre; c'est l'influence culturelle et politique, et partant, le contrôle des peuples. On n'a pas besoin d'imposer une ligne de conduite, il suffit d'inculquer dans les imaginaires, des modèles, de sorte qu'on voie surgir un monde, selon nos désirs et nos calculs.

 

Dans la phase qui a suivi ou qui fut simultanée avec l'ère de la démocratie, apparaissent des conflits. Comme si l'élection n'avait fait que susciter la résurgence du tribalisme. On dirait que la démocratie signifiait le choix politique des gens suivant l'ethnie et/ou la solidarité identitaire.

Je voudrais me permettre juste une petite parenthèse à ce propos, pour dire que, contrairement à ce que pensent certains intellectuels, ce ne sont pas seulement les élites qui ont manipulé les ethnies, dans leur conquête du pouvoir, mais ce sont les ethnies qui constituent encore la référence politique, partisane, le premier lieu d'identification et de solidarité,  bref la chose qui fait sens, y compris sur le champ politique.

 

En d'autres termes, les élites ont certes manipulé, mais ils ont manipulé quelque chose qui existait déjà. Car, pendant de nombreuses années, en effet, la construction des Nations africaines nouvellement indépendantes n'avait pas réussi à faire de la citoyenneté l'élément d'identification nationale, le fondement de la Nation, la chose à partir de laquelle le vivre-ensemble et la volonté générale sans référence ethnique se construirait.

 

Jusqu'à ce jour, dans bien des pays africains, les partis et les actes électoraux sont teintés de références ethniques, les ethnies apparaissent au cœur du jeu comme des entités  arithmétiques susceptibles de donner la majorité. Or, c'est celle-là qui est recherchée dans le jeu.

Je pense qu'au lieu de nier cette réalité, il faudrait plutôt, à partir d'elle, inventer une nouvelle forme de gouvernance en Afrique, re-conceptualiser les Nations, ne plus calquer le modèle occidental, qui, elle repose sur la citoyenneté construite à la suite d'une longue histoire ayant vu l'émergence de l'individu, du citoyen producteur et salarié autonome, etc.

Les médias français ont décrit les faits de guerre politico ethniques comme la conséquence des attitudes irresponsables et coupables des élites. Or, il se trouve que le modèle qu'il faut promouvoir, à savoir la Nation et la République universelle bannissant l'ethnie, la citoyenneté, la démocratie et les droits de l'homme, est en danger.

 

Et il faut à tout prix le sauver, le faire passer dans les coutumes et dans les têtes.  Dès lors, ce n'est pas tant ici l'objectivité qui compte, ce n'est pas de donner la bonne information qui compte au fond, mais c'est plutôt de poursuivre le travail d'embrigadement politique.

Telle est le facteur qui explique l'entêtement et le refus de changer de schéma d'explication des phénomènes relatifs aux conflits. Là on pourrait voir en outre le rôle pédagogique des médias par rapport à un enjeu culturel et politique.

 

L'idéologie humanitaire: c'est dans le sillage des conflits politico-ethniques que surgit un autre modèle, celui de l'humanitaire. Signalons tout de suite que la plupart des organisations humanitaires qui prétendent aider ou soulager les souffrances de pays en guerre, sont occidentales. C'est le développement  qui vient, avec de nouvelles méthodes, à l'aide, en faveur du sous-développement.

 

L'humanitaire est un versant moral de la philosophie des lumières et des croyances religieuses occidentales. Durant le siècle des lumières, la philosophie a travaillé à mettre l'homme au centre de tout, avec sa raison et avec son besoin de liberté. Durant ce siècle, l'arbitraire fut dénoncé, ainsi que la violence politique.

 

Ce siècle, appelé siècle des sciences et de la liberté politique, ainsi que la naissance de la République, a marqué l'ensemble de la conception que l'homme occidental se fait du monde et de l'autre. Au-delà des religions et des ethnies, la raison humaine devait s'inspirer des valeurs de justice et d'égalité pour se concrétiser sur le champ politique et humain.

 

Il y a dans ce siècle une sorte de sacralisation de l'humain au détriment du divin ou de la monarchie. Les tribunaux de la raison, pour parler comme Kant, furent érigés. L'humain fut donc dépouillé de toute référence religieuse et ethnique en faveur des références séculières ou laïques. Mais au fond il y a eu un décentrement de la sacralité en direction de l'homme et de la raison. À la suite de Deleuze dans sa thèse, Différence et répétition, on peut cependant convenir que les Lumières sont le processus de sacralisation de la Raison, dont les méfaits sont merveilleusement décrits par Herbert Marcus, dans l'homme unidimensionnel[53].

 

Car il y a dans la prétention de rationalité dans le siècle des lumières, ce que Deleuze appelle l'image de la pensée, c'est à dire ce qui fait qu'il y a pensée, rationalité. Du coup le paradigme kantien de la raison maitresse d'elle-même, est sérieusement battu en brèche. Car c'est l'Enoncé qui détermine la pensée. Cet Enoncé est plus que le discours, c'est plus que l'idéologie, c'est quelque de mystérieux et de foncièrement politique et qui tient aux règles de parole et du dire.

 

L'Eglise, quant à elle, notamment catholique, après sa défaite face à la poussée du modèle économique et politique bourgeois, après qu'elle fût remplacée dans son rôle totalisant du monde par l'Etat et la République, avait entamé, un processus qui se poursuit toujours. Celui  de sa transformation en force morale et symbolique. Désormais, face à son « inutilité politique » et à sa défaite politique et épistémologique, elle joue un rôle de générosité, de charité et de promotion des valeurs dites chrétiennes.

 

En se voulant humaniste aussi, par circonstance historique, en se voulant incarnation de la Bonne Parole et l'incarnation de l'Amour dans le monde, elle voit en ces conflits dans le monde, une belle occasion de concrétiser la bonne parole, la générosité du Christ, la bienfaisance de l'Eglise, etc.

 

Seulement, elle le fait avec une arrière-pensée évangéliste, c'est à dire de propagation de la Bonne Parole à travers le monde. Elle le fait aussi en espérant des retombées en termes de conversions, en termes de bonne image, en termes de contingents de plus en plus importants de croyants. Cependant, si l'Eglise catholique a perdu cette vocation de conquête, les églises américaines évangélistes font du proxénétisme forcené. Ce que les Eglises ne font pas, et qui est pourtant essentiel, c'est de ne pas s'attaquer aux injustices générées par le capitalisme. C'est d'être toujours les sapeurs-pompiers des hécatombes. Or le problème c'est le capitalisme, mais pas au sens classique; pour moi c'est que la critique du capitalisme doit passer par la critique du concept même de valeur: quelle alternative à la valeur marchande?

Il y a une certaine neutralité dans les conflits qui déchirent l'humanité, telle qu'on est offusqué de constater que ce qui compte c'est l'humain, mais l'humain extrait de tous les enjeux, l'humain dépolitisé, l'humain innocent et naïf, l'humain naturellement bon, l'humain qui inspire pitié et aide.

 

Cette idéologie de la charité est, de ce point de vue, hypocrite. Il me semble même dès fois qu'en entérinant les abominations du monde, l'Eglise affiche une impuissance qui se double de sa neutralité dans la solidarité, dont l'effet n'est pas de stopper les catastrophes et les injustices. Au contraire, par cynisme elle y trouve sa raison d'être contemporaine.

 

Les médias occidentaux ont tendance à dépeindre les humanitaires comme des personnages neutres, comme des personnages qui viennent au secours du monde en détresse, comme la face humaine du monde et de l'Occident. Dans bien des faits de guerre ayant fait l'objet de pratiques médiatiques, les humanitaires sont commentés par les journalistes comme des gens bien, des gens qui sauvent le monde, du moins qui atténuent ses souffrances.

 

À travers l'humanitaire, l'Occident se construit un nouveau regard pour son opinion. Il s'agit du regard qu'on doit jeter sur les autres peuples en guerre. En décrivant les faits de conflits, les médias mettent en avant les humanitaires de leur pays d'origine. Il y a hypocritement et par tactique géostratégique, un matraquage de l'intervention humanitaire, dès qu'il s'agit de voler au secours des autres.

 

La France a envoyé tant de tonnes de médicaments et des tonnes de vivres. Voilà la nouvelle  qui vient tout de suite, dès l'ouverture d'une information à propos des catastrophes humanitaires liées à la guerre ou autre. C'est comme si l'aide humanitaire était devenue une compétition. Ce n'est vraiment pas pour dire que la France est généreuse, mais pour dire en fait qu'elle doit être sur le terrain de ce drame pour le contrôle du monde, pour la compassion-moyen diplomatique. La précipitation avec laquelle on informe du déploiement des humanitaires, a un effet d'instauration du rapport de pitié et de solidarité entre la France et les autres en conflit.

Cela servira d'ailleurs un peu plus tard à légitimer le déploiement militaire. Comme il y a l'argument humanitaire, l'argument sécuritaire suivra. La présence est alors conçue comme une protection et un soutien, mais pas comme une invasion ou encore la défense extérieure des intérêts de la France.

 

Les média, par les gros plans et les procédés du sensationnel, ainsi que du matraquage, participent de la promotion de l'humanitaire. Les images d'enfant darfouri ou somalien agonisant de faim, servent à informer d'une chose épouvantable dans le monde, mais aussi participe de l'humanitaire. Il faut des images choc pour que des donateurs se mobilisent, et pour que la France remplace son aide classique par l'aide humanitaire, et partant, trouve l'argument auprès de son opinion en vue de quelque intervention militaire ultérieure.

 

L'idéologie humanitaire, outre l'arrière fond culturel dont j'ai parlé, consiste en la pitié, en la sacralisation de l'humain hors de toutes luttes, hors de toute compétition, hors de tout rapports de force. Elle consiste également à se représenter les conflits comme des affaires d'élites minoritaires qui feraient souffrir les pauvres et innocentes populations.

Elle consiste aujourd'hui en une connivence entre les gouvernements occidentaux et les ONG humanitaires dans la doublure humaine de la reconquête, même provisoire et ponctuelle du monde. Le tout dans le grand jeu géostratégique, ayant pour enjeu la défense de la sécurité des occidentaux et leurs intérêts commerciaux.

En agissant comme je l'ai montré et comme les documents analysés le montrent, les média sont le bras symbolique et culturel des nouveaux rapports entre l'Occident et le reste du monde en détresse.

 

La paranoïa et la compétition économique:

Les média sont, comme nous l'avons indiqué à la suite de la référence à l'école de Francfort, des instruments culturels entre les mains des puissances occidentales, en vue de donner les récits de ce qu'est le monde, de ce qu'il doit être et de ce qu'il faille qu'il soit. En tout cas, vus sous cet angle, il y a en effet derrière ces présences  militaires et humanitaires dans les conflits africains, des enjeux de défense des intérêts économiques et militaires.

 

Le cas du Congo est une  illustration de ce que représentent par exemple les richesses minérales pour l'industrie informatique pour l'Occident. Les média ne disent jamais qu'ils informent pour que la compétition économique soit efficace, mais en fait donnent une lecture des événements de sorte qu'il y ait le point de vue de la France, mais aussi de sorte qu'on la compte dans la représentation qu'on se fait de sa présence et celle des autres puissances. Du point de vue économique, les médias offrent un tableau de la compétition internationale sur le contrôle des matières premières.

 

La France et bien d'autres puissances ont la manie d'être présente partout. C'est au nom de la sécurité du monde ou des populations victimes de guerre. C'est ce qui se dit officiellement. Qu'en est-il, à l'aune de la paranoïa et de la compétition économique dans le monde?

Le monde est au fond intéressant parce qu'il est un marché. L'économie est la chose massive et majeure à partir de laquelle les appréciations du monde se font. C'est le paradigme massif et dominant des relations internationales.

 

Ceci est la forte croyance objective et têtue dans le système capitaliste. Dès lors, le contrôle militaire et politique devient un impératif. Y compris même s'il n'y pas de guerre. Les puissances industrielles ont une paranoïa forte liée en fait à leur puissance planétaire même. Être une puissance mondiale, c'est avoir un quadrillage sécuritaire du monde. Le commerce et la puissance militaire et économique dépendent même de cette paranoïa. Ainsi écrivait Foucault à propos du délire[54] capitalistique.

 

À l'intérieur des conflits, les média, en accompagnant leurs pays sur le plan de la construction du réel politique et sécuritaire, jouent leur rôle de façon indirecte, dans le sens de la compétition économique. Une compétition qu'il ne faut pas dissocier du phénomène de paranoïa. Tout Etat est paranoïaque[55], comme le montre à merveille Gilles Deleuze.

Exemple, pour le Tchad, en ce moment la France n'a pas trop d'intérêts pétroliers. C'est du moins ce qu'on dit, mais ce n'est pas évident. Mais admettons. Dans ce cas, alors pourquoi est-elle si présente de par son armée, depuis des décennies? La réponse, tient à la paranoïa et au besoin de quadrillage géostratégique qui en est le corolaire, d'une partie de son pré carré.

La présence militaire dans le pré-carré n'est certes pas utile pour le Tchad, mais capitale pour le Gabon ou pour l'uranium de la RCA, par exemple. La paranoïa liée à la compétition économique est aussi liée à la présence des concurrents comme la Chine ou d'autres autant occidentaux que la France.

 

Souvent, dans le monde une zone déstabilisée comporte des risques de voir les intérêts des puissances menacés. C'est pourquoi leur présence militaire est dès fois plus préventive qu'autre chose. Dans la prévention, il y a la dissuasion ainsi que le contrôle. Car contrôler, c'est conjurer. Comme les médias sont les voix de leur pays, il est logique qu'ils participent à entretenir et à nourrir cette paranoïa, juste par l'information. Etant entendu que, selon un certain degré ou un volume de matraquage qu'elle atteint, elle n'est plus information, mais une chose à consommer à croire, à suivre.

 

Sur le plan de la psychologie de l'Etat et sur le plan du récit du monde assuré par le médium, tout est réuni pour la compétition avec les autres puissances. Ainsi, de la France et de la Chine dans la sous-région de l'Afrique centrale. Elle porte sur les ressources stratégiques qui sont nécessaires à la fois pour la puissance militaire et industrielle mais aussi pour le commerce énergétique dans le monde.

 

L'énergie constitue la chose la plus stratégique en termes de ressources, parce que sans énergie, pas de production, pas de commerce, pas de force, pas de puissance. Du Soudan en Afrique centrale, la compétition pour le contrôle du marché des ressources énergétiques est âpre. Ainsi de l'Eufor déployée au Tchad. Ce fut un choix hautement stratégique pour l'Europe et pour la France. Car il fallait dresser un mur stratégique face à la percée de la Chine dans la sous-région. Cette puissance émergente inquiète plus d'un, bien qu'on feigne ne pas être touché par sa percée.

 

Donner l'information notamment sur la présence de la Chine et surtout de ses méthodes non démocratiques, ne sert pas uniquement à informer, mais à mettre l'accent sur les risques, pour les africains, mais aussi pour les européens. La façon de parler de la Chine ressemble à une peur médiatique. À travers les mots, on refait surgir le « péril jaune », le mythe d'une Chine envahissante, etc.

 

Le modèle épistémique: pour la compréhension des conflits, les média ne font pas que transmettre des mots d'ordre. Ils offrent aussi des schémas de pensée au sujet de tel ou tel sujet. Le schéma de pensée sur le rapport politique qui doit reposer, selon, le discours, sur les valeurs de droits de l'homme.

 

Sur le sujet de la crise des Nations africaines, crise que les conflits révèlent, le schéma de pensée consiste à dénier à l'ethnie son sens politique, à inculquer l'universalisme politique au sein des opinions africaines

On constate également que sur le plan des relations entre l'Occident et l'Afrique, le schéma de connaissance est dominé par la compassion et l'incompréhension que les médias entretiennent aussi.

 

Au sein de certains milieux africains en Europe, on se plaint souvent du fait que les médias occidentaux aient tendance à seulement présenter l'Afrique sous l'angle de la guerre. Certes la guerre est réelle, mais le fait de ne présenter que les aspects dramatiques et tragiques, cache autre chose. Cela ne cache pas le fait qu'il y ait une autre Afrique gaie et avancée, mais cela cache le coté cynique de l'humanitaire: c'est à dire qu'on alimente l'humanitaire occidental en matraquant l'opinion nationale avec des images monolithiques sur les guerres et les populations en détresse.

Le rapport des africains vivants également dans les pays européens avec les autochtones européens est aussi déterminé par les effets médiatiques. C'est donc un peu voulu, que les africains soient vus comme d'éternels assistés, d'éternels misérables. Au fond, ce n'est même pas pour susciter une compassion, mais en fait derrière la compassion, l'Occident aime bien le type de rapport fortement inégalitaire et arrogant avec les noirs vivant sur leur continent

 

 Le mythe de l'objectivité dans l'acte d'informer et de communiquer

 

Le mythe de l'objectivité, c'est une polémique – il faut montrer à quel point l'objectivité doit être mise en question – elle est un  subterfuge de la science de la volonté de vérité – ce n'est pas intéressant de savoir dans le journalisme si tel article est objectif ou pas, car ce sont des faits et il est facile de les décrire. Le plus important, c'est de savoir la construction du réel, l'arrangement des événements du monde, leur hiérarchisation – leur articulation avec les soucis idéologiques et politiques – il faut, au-delà de l'acte d'informer voir la sémantique, la récurrence des énoncés, la manière de rendre compte du monde,  l'analyse du discours journalistique.

 

L'objectivité a servi à la fois au discours scientifique comme juridique ou même manégé rial, de fondement épistémique, en vue d'établir la vérité. L'objectivité se définissant toujours par rapport à un fait extérieur au sujet, par rapport à une distance entre subjectivité et extériorité du monde. Être objectif, c'est rendre compte du monde tel quel.

Ainsi du journalisme, qui considère l'acte d'informer, de dire ce qu'est la réalité, comme quelque chose qui reposerait sur une certaine objectivité. Le lieu, le moment et le comment, l'impartialité, la minutie descriptive sont les éléments de base dans la structuration du récit informationnel.

 

Qu'est ce qui se cache derrière l'objectivité en science comme en journalisme? C'est essentiellement le besoin de garantie de vérité, le souci de fonder en vérité les choses décrites, ou du moins le discours qui y sert. De ce point de vue, on a, à travers l'histoire de toute forme de connaissance, la volonté de vérité. Cette volonté n'est pas dissociable du rapport socio politique, des rapports de pouvoir entre les différents membres de la société. Si bien qu'on est aussi en droit de voir derrière l'objectivité, des enjeux de pouvoir? Car, on veut être en position de vérité pour que le rapport de pouvoir ne souffre d'aucune lacune. Pour que le pouvoir soit fondé aussi en légitimité ou en légalité.

 

En se souciant de la vérité dans le rapport socio politique au sein de la société, on élabore ou on met en œuvre ce que Michel Foucault appelle un « savoir-pouvoir »[56]. Ce qui est intéressant, c'est le fait que les hommes se battent pour la vérité. En fait, celle-ci ne réside nulle part, elle est perpétuellement remise en cause ou s'impose selon certaines modalités. Il y a à un moment donné de l'histoire des discours, une vérité qui s'impose, mais de façon provisoire. Et en s'imposant, c'est au prix de la mort d'une autre. C'est dire que toute l'histoire de sciences et des autres modes de connaissance est marquée par une lutte pour la vérité. La lutte pour la vérité rythme l'histoire de toutes les sciences. Et la vérité retenue qui triomphera a souvent quelque chose à avoir avec l'ordre politique et moral dominant du moment.

 

L'implication qu'entraine l'objectivité est celle éthique de la vérité et de la justification de tel ou tel récit.

Luc Boltanski, auteur du « nouvel esprit du capitalisme »[57] montre à quel point, les nouveaux modes de domination gestionnaire s'inspirent d'un corpus de signifiants, d'un corpus de discours qui prétendent à la vérité parce que de nature experte, dans les institutions politiques tout comme dans les entreprises.

Ce nouveau mode de domination a pour socle la scientificité; il repose sur le fait et sur son caractère brut, ainsi que sur son indiscutabilité.

 

Le fait  que l'on « sacralise »  s'inscrit certes dans l'évolution du positivisme en matière de connaissance, mais traduit une forte volonté de vérité. Autrement dit, ce n'est pas l'exposition du fait rien que le fait qui donne la véracité, c'est le discours et la forme selon laquelle il est construit qui donne de la force, ainsi que les règles du moment suivant lesquelles on attribue tel ou tel statut à tel ou tel récit.

Finalement, peu importe le fait et son objectivité, ce qui compte en dernière instance, c'est ce qu'implique l'objectivité en termes de rapport à la vérité, en termes d'obéissance ou de croyance en ce discours se référant à ce principe épistémique.

 

Ce que font les sciences positives humaines, et les autres, c'est d'extraire la réalité de la subjectivité vitale qui l'a produite. Pourtant, le fait auquel on prête une objectivité de par le fait qu'il soit tel ou qu'il soit produit par une extériorité, s'est produit en tant que force s'associant avec une autre force, comme le montre bien Nietzsche[58].

 

Le journalisme prétendant à l'objectivité met de côté la force humaine qui a produit le fait. C'est à dire la subjectivité en action, en mouvement. À l'intérieur du fait, on perçoit même l'écho de cette subjectivité. Toutes les actions politiques sont le fait de sujet. De même, le regard qui y est posé est aussi imprégné de subjectivité. On le voit dans le commentaire, quel que soit son style. On le voit aussi dans le fait de choisir tel ou tel fait de façon ostensiblement discriminante. On le voit en fin dans sa connexion avec d'autres faits, selon leur agencement et leur implication.

Voilà qui permet de mettre en débat l'objectivité. Une mise en débat qui a l'intérêt de dévoiler, entre autres, le prétexte de l'objectivité pour fonder quelque chose en vérité, ou pour lui donner une force de fiabilité ou encore lui donner une possibilité de fonctionner comme un mot d'ordre.

 

L'objectivité comme prétexte ou mythe permet de voir également que subjectivité et objectivité sont indissociables et que, au font le fait brut est superficiel, le plus profond c'est la force vitale qui l'a mis au jour. Certes cette force n'est pas quantifiable, donc pas facile de la soumettre à la mathesis, mais le médium semble s'en éloigner de peur d'être pris dans une approche partisane dans l'acte d'informer.

De ce point de vue, en séparant la subjectivité vitale du fait, au nom de l'objectivité, le journalisme, ne fait que montrer le prolongement d'une voix première dans la trame du récit, mais en fait, extrait du fait un discours qui deviendra autonome.

Il y a, dans cet acte, une sorte de tricherie. On s'appuie sur le fait de l'autre pour en faire un discours informationnel, mais en fait pour en faire le prétexte de construction d'un réel qui nous arrangerait, d'un réel qui entre en droite ligne dans l'agenda que nous avons fixé à propos de la marche du monde.

 

C'est qu'on assiste à une réalité de cercle de signifiance entre le cercle journalistique et le cercle événement, étant entendu que les événements ont aussi valeur de signifiants. D'une part le discours informationnel du médium est considéré comme un cercle et de l'autre l'événement lui-même avec toute la subjectivité qui l'a enfanté.

 

Dans le passage d'un cercle informationnel à l'autre on peut dire sur le plan discursif, qu'il y a une tricherie[59] qui est cependant prise dans les mailles du récit et du non récit.

Dans les faits médiatiques que j'ai analysés, force est de constater que l'objectivité consistant en la présentation du fait souffre de certains partis pris. Il s'agit entre autres du choix discriminatoire des faits parmi d'autres; il s'agit de l'arrangement dans un ensemble de faits; il s'agit de la rhétorique selon laquelle le fait est rapporté.

 

Déjà dans le langage, on a affaire à une plénitude de subjectivité, ne serait que dans les mots, dans leur expression, etc.

Vu le fait que l'objectivité serve de prétexte pour fonder quelque chose en vérité, pour instaurer un type de rapport de pouvoir, pour donner une image vraie du monde en vue de susciter l'adhésion, vu le fait qu'il existe dans l'opération d'établissement du réel par le récit de la tricherie entre les cercles de signifiance, vu enfin que l'information consiste en une sorte de mot d'ordre, il y a lieu de rediscuter l'objectivité journalistique. Cela est d'autant plus intéressant que nous pourrons, une fois affranchi de cette croyance scientifique, procéder au travail de critique du travail journalistique. Une critique pas négative, mais qui permet de voir ce qui se cache derrière le journalisme objectif, nouveau mode de construction des récits.

 

Notre maladie contemporaine, dit Deleuze, c'est « l'interprétose et la signifiance »[60]. On le voit dans la construction journalistique du réel. On veut dire par là qu'informer, c'est aussi construire le réel? Pourquoi a-t-on vraiment besoin de construire le réel? On y répondra au fur et à mesure de ce chapitre. Qu'est ce qui fait qu'on a tant envie d'interpréter le cercle de signifiance non linguistique, événementiel?

 

Pourquoi a-t-on besoin de mettre du langage sur du « langage » non linguistique? Des missions aussi épuisantes, nous plaisent pourtant, font que nous  mobilisions des machines, des hommes, des images, des sens, des ondes, etc.

Je voudrais préciser que nous faisons une distinction entre la réalité et le réel: la première est le fait « brut », sans discours la dessus, et le deuxième, c'est le discours et le fait même en tant que transformé, auquel on assigne un discours. Le réel est la subjectivation du monde. On approprie le monde et on lui donne du sens. Bien que le monde ait signifié avant que nous-mêmes lui donnions du sens, le mettions en discours.

Dans la construction du réel, outre le discours, force est de remarquer que le médium a besoin d'être le centre moderne de production de sens. Une machine télévisuelle aussi efficace par les propriétés que sont l'instantanéité, l'ubiquité, la massification, la centralité et l'univocité, c'est à dire la parole sans réponse, remplace les machines classiques que sont le livre, par exemple.

 

Elle remplace avec une nouvelle manière de présenter les faits, de raconter des histoires, de manière quasiment instantanée.

D'où la réduction des catégories d'espace et de temps dans la construction contemporaine du monde. Le nouvel espace-temps, consiste en une absence du différé, en une sorte de rêve de se trouver au cœur du réel. Dans les médias actuels, le rêve de vouloir réduire le temps et l'espace, traduit un autre rêve profond, celui d'anticiper les événements et de précéder l'assignation de leur sens.

 

Pour répondre aux questions précédemment posées, nous avançons que ce qui fait qu'on a tant envie d'interpréter, consiste en ce que le monde doit être approprié. Comme on a une machine pour dire ce que signifie tel fait, eh bien la précipitation avec laquelle on interprète le monde s'inscrit dans la lutte des discours, dans la volonté d'influencer, dans le travail de détermination des rapports et du contrôle social.

 

Comme le prêtre ou les autres religieux qui jouent la fonction d'interprète de la parole divine, les journalistes interprètent la parole séculière. Là réside son pouvoir. Tel le religieux, il doit dire la vérité; tel le prêtre, il doit aussi donner les codes de connaissance du monde politique, etc.

Certes il est l'historien du moment, pas des longues durées. Mais cette fonction a un effet idéologique non négligeable. À ce titre, le journalisme constitue la nouvelle fonction de détermination des esprits, de formatage des mentalités, de cour circuit des évènements.

 

On a besoin de construire le réel, parce qu’on a besoin d'avoir sa propre réalité, à partir de laquelle, la nouvelle image du monde qu'on veut, se dégagerait plus facilement. La construction du réel fait partie intégrante des rapports entre les mondes, entre les peuples, entre les milieux de production de sens. Les médias jouent ce rôle au service des Etats, du marché, d'une ligne géostratégique, etc.

Dire le monde, c'est exercer un effet psychologique sur les gens. Dire le monde, c'est faire croire. Dire le monde, c'est le dire avec les autres et/ ou contre les autres. Dire le monde, c'est s'inscrire dans un agenda politique pour tel ou tel Etat. Dire le monde c'est exercer du contrôle socio politique[61].

 

Dans l'acte  journalistique de construction du réel, il y a des mots, mais aussi des images. C'est dire que la télévision, fait aussi de l'illustration. Le doublement du mot et de l'image dans la construction du réel, permet de rendre au fait son épaisseur, de densifier l'acte discursif en touchant les sens le plus largement possible.

Pour les médias télévisuels, on constate que la construction du réel suit les modalités filmiques cinématographiques, avec des gros plans, des plans américains, des images de fonds, des image-mouvement[62]. Cet aspect télévisuel de la construction du réel rend le fait vivant, spectaculaire  y compris dramaturgique. La spectacularisation s'échappe à ce que doit être aujourd'hui le réel. À savoir obéir à la logique de ce qui est à vendre. La vendabilité de tel ou tel fait médiatique.

 

 Le factuel et la construction du réel politique et social – alternatives subversives et transgressives

Le factuel et la construction du réel politique signifient: les mots, les images, les événements: quelle est la logique qui est derrière leur arrangement- information et monde socio politique- ou la logique des cercles de signifiance – différence entre réalité et le réel – la structure des médias et le réel – la théorie de l'émetteur tout puissant et du code, c'est à dire le schéma canonique de la communication.

 

Il y a d'emblée une différence à rappeler entre réalité et le réel. La réalité, c'est ce qui se produit hors, par ou avec nous, mais qui revêt une certaine extériorité, une objectivité. C'est le dehors, par rapport au dedans de notre subjectivité. La réalité est en elle-même multiple, par le fait déjà d'être le produit d'une multitude de facteurs. Ce qui arrive, arrive du fait d'un concours de facteurs divers. Parmi les lois, outre, les règles de production, il y a aussi le hasard. Ce qui fait qu'on parle d'événements. Autrement dit, nous ne contrôlons pas toujours ce qui advient dans notre monde.

 

Le réel, c'est la construction de cette réalité avec les mots, les images, des récits de toutes sortes. Le réel dépend forcément donc de ce qui est réalité, mais celle-ci n'a de sens que si elle est mise en discours ou en récit. La distance existant entre le fait de mettre en discours et la réalité qui fait l'objet de cette opération de subjectivation du monde est le lieu où surgit le sens, où l'on se donne le droit de dire ce qu'est le monde, où l'on s'ouvre à l'acte de croyance, où se déroule la bataille pour la vérité.

 

Le journalisme et les médias fonctionnent avec la prétention de rendre compte du réel ou de la réalité. Je voudrais ici, à la lumière du corpus, voir comment, dans la construction, comment se structure la construction du réel? Je fais allusion à l'arrangement des faits dans un programme télévisuel et radiophonique. Quel est le sens de tel ou tel arrangement? C'est à dire de l'ordre qu'on accorde à tel ou tel fait dans l'ensemble de la grille?

Nous reviendrons aussi sur le schéma canonique de la communication pour voir en quoi consiste la toute-puissance supposée de l'Emetteur ainsi que du code. Dans le même sens, il serait intéressant d'ouvrir le débat à propos de la réversibilité du processus de communication, afin qu'il y ait une piste de réflexion sur l'alternative à la communication, au sens classique.

 

Les faits journalistiques que j'ai examinés dans les chapitres antérieurs sont extraits d'une série de faits au cours du programme dont le contenu est aussi varié que divers: à une information politique  succède un fait divers, à une information de catastrophe succède une information de la vie de pop star, à la guerre succède l'information sur le commerce, ainsi de suite.

Il y a une certaine succession d'informations de registre différent, si bien qu'on voit un certain manque de décence à mettre cote à cote une nouvelle sur une catastrophe et une nouvelle sur la société de consommation. D'un instant à un autre on passe subrepticement de la détresse à la joie de vivre, de la douleur à la joie, etc. Ainsi, on a affaire à un schéma[63] dont parle bien jean Baudrillard.

 

La réponse du médium est connue, à savoir qu'il est là pour donner une information reflétant le monde tel qu'il est ou une information variée. Certes, mais on peut faire une interprétation ou une analyse de cette structuration de l'information. Nous pensons que le premier effet de cette façon d'agencer les faits en vue d'informer le public, c'est de diluer parfois le dramatique, le tragique dans le joyeux, dans une certaine banalité. C'est de pouvoir alterner malheur et bonheur, pas pour l'intérêt psychologique de l'auditeur, mais pour des enjeux d'audimat. Voilà un exemple de code. Là réside plus le problème que dans la rigidité du schéma communicationnel.

 

Le deuxième effet, c'est de banaliser certaines informations en brouillant la hiérarchisation monolithique des faits par le public. Comment, en effet, peut-on hiérarchiser et en fonction de quel critère, des faits de guerre, des fait de consommation, des faits divers concernant des personnalités people? Le médium, de ce point de vue, joue le jeu de la confusion de table de valeurs. Il reconstruit le monde à sa manière. Certes la trame du monde est chaotique à l'image de cet agencement, mais outre la neutralité sous tendant leur présentation, l'effet recherché est à mettre en articulation avec la logique de l'audimat et du jeu d'institution du réel.

 En d'autres termes, il prend le monde, l'arrange à sa manière et puis l'offre au public. Dans cet acte, il y a certes l'information, mais il y a surtout le désir de construction du monde, en tant que réel. Il s'agit de considérer le chaos du monde, puisque c'est ainsi qu'il est de fait, et puis, de le réarranger selon une hiérarchisation obéissant au critère de l'audimat, et de dire qu'il y a ainsi un récit possible auquel il faut croire.

 

Le troisième effet consiste en ce que le médium se positionne dans la construction des récits. Aujourd'hui, l'assignation du sens au monde, donc aux rapports entre les pays, fait partie de l'influence culturelle. Ainsi du cinéma américain qui a joué un rôle stratégique dans le récit du monde, suivant lequel le monde devait être conçu et affronté. Le cinéma américain a fabriqué fictionnellement l'Amérique impérialiste, notamment avec la figure récurrente de l'ennemi.

 

Les média entre dans ce travail d'élaboration des récits qui servent de références symboliques pour dire comment est le monde. L'idée de récit comme nouvelle forme de domination politique et surtout économique est merveilleusement développée par les services d'intelligence ainsi que les bureaux de communication travaillant pour les partis politique ou les entreprises. Cela s'appelle en termes américains « telling stories ». C'est à l'intérieur des petites histoires que l'on traque l'adhésion des gens, que l'on trouve les recettes de l'influence et du faire croire ou du faire faire. Il y a là la restauration ou la fonctionnalité politique de la littérature.

On peut aussi voir un quatrième effet. Il s'agit  de refléter les préoccupations du pays d'où le médium est originaire, de sorte que ce sur quoi il faille insister soit en phase avec des intérêts indirects de la puissance en question.

En d'autres termes, si l'on hiérarchise l'information de telle ou telle façon, c'est qu'il y a une qui est plus utile par exemple pour le centre d'intérêt stratégique de la France par exemple.

On peut donner un exemple. Le fait que l'information sur le proche Orient coule souvent à l'intérieur d'une série d'informations, de façon structurelle, montre aussi le fait que les puissances occidentales pensent que quelque chose de capital se joue dans cette région du monde.

En effet ce qui se joue, c'est l'équilibre sécuritaire et politique, c'est la relation entre civilisations monothéistes en lutte depuis plusieurs siècles, c'est aussi la mauvaise conscience de l'Occident vis à vis du peuple d'Israël après qu'il l'ait persécuté dans des guerres de religions et de races, du 17è siècle au 20è siècle.

 

À travers ces quatre effets de l'agencement de l'information par le médium, force est de remarquer d'abord que la forme est tout aussi importante que le fond. D'ailleurs, du sens vient  la manière de présenter les choses. On peut retenir également que la succession des faits est une manière de répondre à l'exigence de « vendabilité » de telle ou telle information. La « vendabilité », c'est ce qui est attendu par les annonceurs de sorte qu'il colle au discours de leurs produits mis sur le marché, c'est ce qui retient l'attention et puis de là qui peut s'incruster dans le mental du téléspectateur.

 

La loi dominante dans les industries culturelles contemporaine, c'est celle du marché. Si bien que l'arrangement de l'information se fait en fonction du marché, au sens où il faut que ses produits soient vendus. D'autant plus que les grilles de programmes d'information sont coincées dans deux pôles de publicité en amont et en aval du journal télévisé. Ainsi les médias parviennent à se financer.

 

Sous ce rapport, le journal est vassalisé aux lois marchandes. Or il devait être libre de toute pression subtile de la part du marché. Prenons un exemple d'information: parfois sur tel ou tel phénomène, le journal ne fait qu'informer, mais sous prétexte d'informer, on lui fait jouer le rôle d'incitation à l'achat. Là aussi il y a un mot d'ordre, comme celui que nous avons dégagé dans l'analyse des documents audio visuels sur les conflits. Le mot d'ordre ne consiste pas à dire aux gens faites ce ceci ou cela, de façon explicite, mais à draper l'incitation à l'achat ou à l'intérêt dans l'information elle-même, parce que sans les annonceurs pas même de journaux télévisés.

 

Il m'est arrivé de tomber sur des informations au sujet des achats pendant les fêtes de Noël, mais on a parfois l'impression que le journal passe son temps à nous dire que « tel ou tel produit coute cher, tel autre est à la mode, à nous dire, allez, c'est le moment d'acheter ». Or, il aurait suffi simplement de dire que c'est Noël et que les gens s'en occupent. On peut percevoir cette complicité avec le marché dans la matraque sur Noël. Les journaux télévisés pendant la période de Noël sont presque des publicités, de la propagande consumériste.

Les effets que nous venons de dégager sont celle de la forme. C'est dire que la critique des médias doit sortir de l'objet contenu pour voir l'objet forme. Si nous poussons la critique, force est de reconnaître aussi que le factuel est ainsi transformé en réel par des techniques médiatiques dont celles que nous avons abordées précédemment.

 

La structure des médias au sens de faits informationnels et communicationnels elle-même constitue à mon avis le principal facteur de construction du réel. C'est là qu'on peut donner raison à Mac Luhan dans sa théorie de Medium is Message. Avec cependant une nuance que nous exprimons en reprenant cette pensée de Jena Baudrillard: « … le fait divers a d'ailleurs changé de statut avec l'extension des mass médias: de catégorie parallèle (venue des almanachs et des chroniques populaires) il est devenu système total d'interprétation mythologique, réseau serré de modèles de signification auquel nul événement n'échappe. La mass-médiatisation, c'est cela. Ce n'est pas un ensemble de techniques de diffusion de messages, c'est l'imposition de modèles. La formule de Mac Luhan est ici à revoir: Medium is Message opère un transfert de sens sur le médium lui-même en tant  que structure technologique.

 

C'est encore de l'idéalisme technologique. En fait, le grand Medium, c'est le Modèle. Ce qui est médiatisé, ce n'est pas ce qui passe par la presse, la TV, la radio: c'est ce  qui est ressaisi par la forme/signe, articulé en modèles, régi par le code. De même que la marchandise n'est pas ce qui est produit industriellement, mais ce qui est médiatisé par le système d'abstraction de la valeur d'échange »[64]

 

Si nous comparons ce réel télévisuel avec le réel romanesque par exemple, on peut voir certains traits de fictionnalisation de la réalité, mais la différence se situe au niveau des supports sémiotiques, l'un s'appuie sur le mot l'autre, sur l'image en particulier. Le roman n'est plus seul dans la construction des récits contemporains.

 

Lorsqu'on suit les journaux, on a parfois l'impression qu'on a affaire à des nouvelles au sens romanesque. La logique est aujourd'hui poussée jusque dans l'émergence de ce qu'on appelle la télé réalité. On a là certes le souci du médium de coller à la réalité, d'être dans l'instantané, dans l'immédiat et au cœur de la vie ordinaire des gens.

 

Mais au-delà de cette fonction, on peut dire que c'est là un nouveau réalisme. Un nouveau roman qui est en train de se faire. Le fait de raconter les histoires est aujourd'hui conquis par la télévision. Seulement le degré de fictionnalisation est assez faible. Or, c'est dans la fictionnalisation que la réalité retrouve sa plénitude. Il y a une épaisseur non égalée par rapport à celle qui caractérise les faits fictifs qu'on trouve dans un style de littérature comme la Nouvelle.

 

La télé réalité se veut reflet de la réalité, mais elle  est tellement dans la réalité que sa dimension de fiction s'atténue au point que le réel qu'elle prétend construire, c'est du connu, c'est du vu, du trop vu, du trop connu. Il souffre par conséquent d'un manque de créativité et d'invention

Dans ce travail de critique de la communication et de l'information, comme acte socio politique et culturel, nous avons juste allusive ment fait état de l'intérêt de la critique du schéma de communication E M/C R. Nous nous engageons dans une critique -proposition, en ce sens que nous nous invoquerons Umberto Ecco avec son hypothèse pour entreprendre un travail de proposition de réversibilité du schéma de communication.

 

Nous le ferons de trois manières: d'abord en imaginant des attitudes susceptibles de rendre le schéma de la communication réversible dans la société - dans un deuxième temps nous entreprendrons d'indiquer et d'analyser les options de transgressions tout en se lançant dans  le non communication comme moyen de rendre le schéma réversible. Une non communication qui pourrait aider à produire un modèle théorique consistant à montrer la possibilité de non centralité ou pour reprendre le terme de Gilles Deleuze de « reterritorialisation ».

Dans un troisième temps, nous allons montrer en quoi les pays africains avec leurs paysages médiatiques pourraient aussi rendre réversible le schéma, en ce qui concerne RFI ou France 24.

Explorer les possibilités de transgression ou de réversibilité du schéma de communication est un enjeu de pensée, car cet ouvrage cherche à décrire et dévoiler ce qui se cache derrière la communication.

 

Les médias télévisuels et radiophoniques dont nous avons examiné les faits reposent tous sur ce schéma canonique. Dès lors que les média sont des industries de la conscience, c'est à travers l'attitude du récepteur que les choses peuvent se jouer. Le récepteur individuel comme collectif. Ainsi, peut-il mettre en œuvre une attitude visant à briser le monopole de la parole médiatique ou journalistique, afin de l'intégrer dans un processus moins monolithique et plus ouvert dans le tissu social.

 

Supposons aussi, comme hypothèse, la réversibilité des circuits communicationnels, cette possibilité a une limite, à savoir qu'elle ne renverse nullement l'existence des deux pôles (émetteur et récepteur), mais ouvre la voie à la transgression même du contenu. Elle ne touche pas le message et le code. En tant que forme, tout en espérant toucher l'épaisseur du circuit de communication, en misant sur l'ouverture du circuit.

 

Là se trouve sa différence avec la réciprocité, qui elle, suppose une réponse quasi immédiate dans l'émission du message, suppose une symétrie dans la position d'émission et de réception, si bien qu'on est sur le point de remettre en cause la bipolarité du système de communication. Comment, dans les faits médiatiques que nous avons examinés, peut-on voir ces deux possibilités de remise en cause du schéma à l'œuvre.

 

Il n'y a pas d'attitude de cet ordre que nous avons étudié, mais on peut imaginer que les publics qui suivent et écoute France 24 et RFI peuvent développer ces attitude à un niveau individuel, dans le dialogue intime que le téléspectateur nourrit, lorsqu'il suit le journal. Au niveau collectif, ce n'est pas facile. Ce serait intéressant en effet de consacrer une étude dans le sens de la connaissance de la réaction, de la réciprocité intérieure que le téléspectateur introduit dans la relation avec le médium.

 

L'un des effets de ces possibilités de remise en cause du schéma consiste en ceci: on peut réduire la toute-puissance de l'Emetteur, en généralisant cette catégorie. Concrètement il s'agirait  de pluraliser les émetteurs. Seulement, on risque de retomber dans ce que Jean Baudrillard appelle le totalitarisme décentralisé[65].

Souvent, on estime que le pluralisme démocratique est garanti avec le pluralisme des médias. Mais en fait, c'est discutable, en ce sens que la pluralité, dans la forme, ne remet pas en cause ce qui est la source de l'univocité, de l'irréversibilité de l'acte de communiquer.

Dans le schéma, faut-il le rappeler il y a trois grandes instances, E Code et Récepteur et le médium en question.

 

Enzenberger propose que chacun devienne un manipulateur au sens d'opérateur actif, afin de passer du statut de récepteur  à celui de producteur émetteur. Apparemment on peut voir surgir la réversibilité, mais en fait il n'en n'est rien, car on ne fait que déplacer le problème de l'instance de l'Emetteur.

 

En fait, avec cette proposition, la catégorie l'instance de l'Emetteur est généralisée, est démocratisée. L'arrière fond idéologique ou conceptuel de ces propositions et des autres possibilités de remise en cause du schéma, c'est le dépassement de la dialectique de l'Emetteur et du Récepteur, notamment avec la possibilité de réponse spontanée face à l'autre qui est le médium. Mais il me semble que la possibilité que l'Emetteur et le Récepteur soient simultanément des deux cotés en s'engageant dans une manipulation réciproque, est plus utopique que réaliste.

À mon avis il existe trois possibilités plus réalistes qu'on peut emprunter à Baudrillard dans l'espoir qu'il fonde sur l'échange symbolique – l'hypothèse d'Umberto Ecco – le fait de briser la règle de communication consistant en la non réponse, autrement dit comment concevoir et inventer la réponse et quelle réponse serait-ce? - le concept deleuzien de Rhizome aide aussi à imaginer des types de schémas de communication tout à fait radicaux.

 

Face à la toute-puissance des média, Umberto Ecco développe une hypothèse[66] qu'il serait intéressant d'exposer et de critiquer. Il s'agit pour lui de ne pas échanger le contenu dans l'émission des messages, mais il s'agit de modifier les codes de lecture, tout en imposant d'autres codes de lecture. Un des nouveaux codes serait de répondre tout de suite, mais pas  de différer la réponse à un message émis pas le médium.

 

Ainsi, la non réponse qui constitue la règle de fonctionnement des médias sera éliminée. L'autre code de lecture serait probablement de faire de la superposition de langage, c'est à dire de ne pas répondre et d'entrer dans la recherche du signifié, mais de faire en sorte que sur le langage médiatique, la lecture y dépose aussi un nouveau langage qui ne soit pas forcément une structure dialectique de message et de réponse avec deux pôles.

 

À ma connaissance cette proposition subversive n'est pas encore expérimentée, mais il est possible d'y songer, de voir comment élaborer une théorie qui sous-tende l'expérimentation, ou faire l'inverse, à savoir expérimenter, puis dans un second temps, construire une théorie pour formaliser l'acte d'expérimentation.

 

Supposons à l'échelle des médias lourds comme la télé ou la radio, comment les gens peuvent-ils mettre en œuvre cette hypothèse? Comment peut-on mettre en échec la forme dominante de la communication, à savoir E- C et R ? À mon avis il faudrait une nouvelle poétique du langage.  Une poétique un peu délirante, qui ne laisse pas place au Signifié dominant, centralisé.

 

Autrement dit, accorder plus d'importance à certaines fonctions du langage qui sont peu susceptibles de rendre le schéma encre rigide. Cela renvoie à la technique du palimpseste [67] consistant à laisser les signifiants se superposer sans qu'une forme de hiérarchisation vienne commander la structure même de la communication.

 

On peut également songer à briser les traditions dialectiques au profit de de la multiplication des pôles avec une possibilité de réversibilité. En combattant ainsi les risques de centralité sur le plan des formes, y compris politiques, on mettrait en place une forme de communication horizontale, ou encore une sorte de circularité de la communication, de sorte qu'on ne favorise pas l'émergence d'une centralité qui va constituer la visagéité[68] absolue et centrale  de l'ensemble de la signifiance ainsi mis en branle.

 

Comment cela est-il possible dans les médias? Je ne sais pas pour le moment, mais le paradigme est intéressant. Seule l'expérimentation à une échelle réduite de communication interpersonnelle ou inter groupale peut nous en édifier davantage.

On peut aussi préconiser une attitude négative consistant à ne pas regarder la télé à ne pas écouter les radios, tout en proposant par exemple dans l'espace public des modes originaux de communication, mais en rendant critique toute tentative de restituer le schéma classique: ainsi, lorsque le médium donne une information, dans l'espace public, par des images ou des affiches il est possible de donner à lire et à entendre à voir autre chose, qui entre en subversion à la fois avec le contenu et la forme de l'information des médias.

 

Ce faisant, non seulement un nouveau mode de construction de sens pourrait émerger, mais aussi la dialectique est transcendée, par le seul fait que les actes subversifs de communication ne s'inscriraient pas dans la même temporalité médiatique classique. Il faut éviter la tactique frontale.

 

Ce serait également intéressant d'examiner dans l'expérimentation de la remise en cause du schéma classique de la communication la possibilité d'introduire dans le schéma des actes de non communication. Il s'agit de créer une incompréhension qui contient en son sein du sens, de mettre en place un autre mode de donner du sens, d'engager des luttes des significations. Cependant, elle doit ne pas être polémique. Sinon cela reviendrait à restaurer la dialectique. Elle doit être une prolifération, une multiplication des sens, une lutte des paradigmes qui s'inscrivent dans une structure a centrée.

 

Toujours au niveau des médias, on peut aussi tenter de briser la massification de l'information, de l'acte d'informer. En d'autres termes, il ne s'agirait pas de casser les antennes des radios et télé, mais de voir au sein de la société comment est-il possible de proposer des codes différents de lecture, des codes d'écoute, des codes de dé-massification de l'information. Sur cette proposition, les minorités socio médiatiques sont à envisager.

 

Ce serait des minorités socio médiatiques qui développeraient des styles de vie différents, des rapports à l'autre différents, des productions de sens qui soient en mesure de démasquer les astuces et les affabulations, ainsi que les opérations de dissimulations des médias dans leur fonctionnalité de contrôle social.

Toutefois, le problème que nous avons avec toutes ces méthodes d'expérimentation des actes de subversion ou de lutte radicale contre le schéma de la communication, c'est qu'ils auraient pour effet de déterritorialiser l'acte de produire du sens, l'acte d'informer et de communiquer.

 

Or, il n'y a pas de déterritorialisation sans reterritorialisation quelque part. Il semble que la centralité est une fatalité pour la société communiquante, pour les hommes. Ce qui n'est pas une fatalité, c'est la déterritorialisation, comme lieu du possible subversif et inventif.

À l'intérieur des procès de déterritorialisation, on a comme bénéfice scientifique et politique d'ouvrir la voie à des possibilités d'inventions de nouveaux codes de communication.

Ce qui nous introduit dans une autre expérimentation sur la base du concept deleuzien de rhizome[69]. Un mot sur ce que recouvre ce concept, avant d'en venir à la possibilité d'expérimentation d'un nouveau style de communication.

 

Le rhizome est un concept philosophique forgé par deux auteurs, Deleuze et Félix Guattari. Il s'oppose à la tradition dialectique et aux tendances intellectuelles au consensus. Il a été conçu aussi pour sortir de l'UN. En d'autres termes, c'est un concept pour l'émergence de la multiplicité en tout. Il ouvre l'ouvrage collectif aux deux, à savoir Mille Plateaux. Nous allons l'utiliser comme outil de travail dans ce texte.

L'objet de son emploi consiste à explorer les alternatives au schéma classique de la communication. Il nous aide aussi à voir ce qui se cache derrière la communication et l'information. En y recourant, nous entrons dans une expérimentation conceptuelle pour un questionnement du schéma de la communication et de l'information.

Nous remarquons qu'il est de nature à s'appliquer à bien des domaines, politique, culturel, scientifique, informatique. Si bien qu'il est souvent galvaudé par les tenants du tout technique.

 

Ils se vantent du fait que le fonctionnement d'internet ressemble à la définition que donnent les deux philosophes de ce concept: la supposée absence de  centralité, le fait que sur la toile on part d'un point sans forcément revenir au point de départ. Ils voient aussi la ressemblance au niveau de la multiplicité de fenêtres, du fait qu'il y ait une superposition des fenêtres sans forcément de structure hiérarchisée. On a la concrétisation du rêve de société horizontale.

Sans non plus de parole unique.

 

On assisterait donc à une polyphonie qui serait de la multiplicité. Mais les deux auteurs ont invité à ne pas faire d'amalgame entre leur concept et l'application informatique, bien que les gens soient libres de faire ce qu'ils veulent des concepts des autres. Car ils estiment qu'y compris dans l'informatique, la pensée binaire est persistante.  Or c'est elle qui est source de dialectique.

 

Oui ou non, plus et moins, à gauche et à droite en haut et en bas. La pensée de la dichotomie structure le fonctionnement, issu des mathématiques. Or le concept de rhizome se veut autre chose. Il se veut un concept révolutionnaire pour enfin sortir de tout ce qui rend la dialectique, le structuralisme, la pensée binaire possibles. En d'autres termes, il vise à l'émergence d'une pensée nouvelle dans les sciences humaines ou en philosophie.

 

Nous allons à présent énoncer quelques principes selon lesquels il se définit. Le principe de connexion et d'hétérogénéité – le principe de multiplicité – le principe de rupture a-signifiante. La liste n'est pas exhaustive. Nous retiendrons juste quelques-uns des principes qui définissent ce qu'est un rhizome. Les auteurs résument ainsi le chapitre concernant ce concept en indiquant que le rhizome met en jeu des régimes de signes très différents et même des états de non signe. Il n'est pas un multiple qui dérive de l'Un, ni auquel l'UN s'ajoute (n+1). Il n'est pas fait d'unités mais de dimensions, ou plutôt de directions mouvantes. Il n'a ni commencement ni fin, mais toujours un milieu par lequel il pousse et déborde. Le rhizome signifie en résumé: l'un fait partie du multiple en étant toujours soustrait) soit (n-1).

 

Appliqué à notre objet ou notre corpus, ce concept aide à inventer déjà des formules ou des actions pour s'attaquer à la structure E – C – R. En introduisant la multiplicité d'expression ou d'émission d'une information. Une multiplicité qui éviterait aussi la bipolarité du schéma. Ainsi, les différents éléments de la structure, de la forme seront soumis au principe de multiplicité, sans qu'il y ait de possibilité durable de reterritorialisation, c'est à dire de centralisation du procès. Comment est-il possible concrètement? C'est plus une affaire de pratique, d'expérimentation que de théorie, pour le moment. Et ce sont les individus organisés ou non qui peuvent expérimenter cela.

 

Selon le concept, considéré ici comme outil de construction d'alternative, on pourrait imaginer aussi que le pluralisme médiatique qui pourrait être assimilée au principe de multiplicité soit l'objet de multiplicité dans la mesure où les médias institués ou non, les régimes de signes à partir desquels la production de sens se fait peuvent travailler à la déconstruction des grands énoncés.

Exemple: dans le fait de revenir,  en fonction des informations que diffuse France 24, sur les paradigmes démocratiques occidentaux en vue d'envelopper tout ce qui se dit au sujet de la démocratie en Afrique, on pourrait créer de la multiplicité non pas formelle, mais de contenu. L'enjeu, c'est de faire en sorte que les paradigmes ou les énoncés majeurs comme démocratie, droit de l'homme, développement soient déconstruits. L'effet de la multiplicité serait de déconstruire.

Car le pluralisme des médias ne signifie pas alternatives de schéma de communication comme on pourrait le croire. Il peut y avoir plusieurs médias, sans que dans le contenu la forme ne soit modifiée.

 

Le fait de miser sur la multiplicité de médias, ou de contenus, permet déjà de commencer par le contenu, en matière de création de la multiplicité, en tant que celle-ci empêcherait que la centralisation soit de mise ou que le discours dominant se déclinant en plusieurs lieux et en plusieurs postures d'émission.

Dans la forme, comment cela pourrait-il se faire? Un mélange un peu poétique, comme le faisaient les surréalistes, lorsqu'ils mélangeaient plusieurs genres littéraires dans leur production du sens, des formes de médias, comme la radio, la télévision et les affiches, les tableaux, les modes comme l'art, la musique ou le théâtre, permettrait de satisfaire au deuxième principe définissant le rhizome: le principe de connexion et d'hétérogénéité.

 

En effet, ce principe permet non seulement qu'il y a ait dans un même espace plusieurs régimes de signes dans la production de sens, mais aussi une possibilité de connexion de plusieurs médias sous le signe de l'hétérogénéité. Si, dans l'acte de production de sens on a à la fois le signe de la radio, celui de l'image télévisuel, celui de la peinture et de la musique, celui de la chorégraphie, on a un effet de densification et d'épaisseur de cette opération, mais aussi l'hétérogénéité aiderait à conjurer la suprématie d'un médium sur les autres.

 

De même, le fait que plusieurs régimes de signes entrent en  jeu créerait une démocratie du sens, une lutte des sens, un degré de déterritorialisation quasi permanente. Ici aussi il s'agirait, outre cette esquisse de théorie, d'expérimenter. Mais je reconnais que ce ne serait pas à l'échelle de la société. En revanche, ce serait possible que ce soit à l'échelle de groupes ou d'individus. Car j'ai la conviction que le nouveau ne surgit pas de l'ensemble de la société, mais des minorités, pas au sens de nombre, mais de créativité, d'inventivité, etc.

Autre effet de l'application de ce concept sur le monde de la communication, c'est qu'il n'aurait pas forcément de réponse dans le processus.

 

On peut imaginer la non communication, en tant qu'elle signifie confrontation de régimes de signes à priori contre nature. Ce serait alors un non communication positive, qui a pour intérêt de rendre critique la production de sens à travers l'irruption de quelque chose qui serait de l'ordre de contre nature. Là intervient la méthode qu'avaient mis en œuvre les surréalistes du 20è siècle.

De même, l'absence de suprématie de tel ou tel médium rendrait possible aussi la logique de la prolifération à l'infini, si bien qu'il n'y aurait pas forcément de réponse attendue, de feed back qui ressemblerait souvent à l'émetteur, car les hommes en conversant même, au fond, se répètent les uns les autres, il y a une sorte de dédoublement dans l'échange, un je qui est l'autre et vice versa.

 

Certes le phénomène de dédoublement ou de doublure est intéressant, mais ce ne serait pas dans le sens d'une dialectique. Au contraire, nous le concevons dans le sens d'une redondance un peu folle, un peu délirante. À l'intérieur de ce supposé délire, quelque chose d'original pourrait bien se passer.

La réponse se trouverait toutefois dans le fait qu'il y ait déplacement et cartographie complexe des régimes de signes dans le travail collectif de production de sens.

Autrement dit, tel médium ne répondrait pas, mais s'incrusterait dans un sillage en imprégnant le processus hétérogène de production de sens. Ce qu'on gagne, c'est que la production de sens ne se ferait pas selon la dialectique.

 

En restant « sourd » en termes de réaction l'un vis à vis de l'autre, il n'y a pas de maitre, ni de volonté de réduire l'hétérogénéité en une homogénéité, synonyme de prise de pouvoir et de retour au schéma de la communication.

Avec le rhizome, la communication ressemblerait à un système a-centré, non hiérarchisé et non signifiante, sans Général, sans Mémoire organisatrice, mais uniquement défini comme une circularité des sens.

 

Dans cette partie, nous transcendons l'information pour parler en termes de production de sens. C'est de cela qu'il s'agit en effet, de façon souterraine, dans les faits médiatiques que nous avons examinés et analysés. D'où l'idée de circularité des sens et non des informations.

C'est toutefois banal de voir de nos jours une grande circularité des informations. Seulement, au-delà de l'information brute, il y a un complexe, une usine de production de sens dans les médias. Tel est du reste l'enjeu de la médiatisation de nos vies.

 

Certes la démocratie se targe de faire des progrès dans ce sens, mais l'enjeu n'est pas tant que tout le monde pense, mais c'est que tout le monde soit pris dans le piège de l'expression des opinions et donc du contrôle socio politique avec pour arrière fond symbolique la compétition dans la production des sens.

 

À travers cette application ou expérimentation du concept deleuzien on a ainsi déplacé la communication de sa structure rigide hypocrite à une communication  dont les effets en termes de libération de la production de sens sont immenses et méritent d'avantage de recherches.

 

C'est dire que jusqu'ici, le pluralisme médiatique s'est voulu instrument de liberté et de démocratie. Mais  il serait plutôt intéressant d'avoir et de tenter une approche rhizomatique dans l'analyse des médias et de la production de sens. L'intérêt d'une telle approche consisterait en ceci: on se donne les moyens théoriques et intellectuelles de déconstruire le schéma de communication – ce faisant on y introduit une structure a-centrée – voilà que les conditions matérielles de constellation de sens sont réunies – la production de sens deviendrait un enjeu politique, si bien qu'on pourrait instituer cet acte de production de sens comme un principe et une valeur démocratique comme le droit de voter ou de penser différemment.

 

En ramenant tout ce détour théorique à notre sujet, la perception des médias occidentaux sur les conflits en Afrique, on peut songer à trois perspectives: 1- instaurer un équilibre entre paysage médiatiques africains et occidentaux dans les faits communicationnels et informationnels; 2- entreprendre un travail de déconstruction des énoncés occidentaux, une déconstruction qui ne ressemblerait pas à de la désinformation ou à de la sous information; 3- introduire dans ce rapport des deux paysages le principe d'hétérogénéité dans le processus globaux ou locaux de production de sens.

 

Au niveau des individus ou des groupes désireux d'expérimenter des actes de déconstruction, on peut en effet appliquer le principe de multiplicité des lieux et des médias à partir desquels on produit du sens. On peut aussi mettre en œuvre le principe de non réponse, mais de prolifération des sens, de circularité des sens.

Dans le même sens, on pourrait s'engager dans des actes de transgression de la communication, à la fois dans la forme et dans le fonds.

Exemple: changer les énoncés journalistes dominants par d'autres, déconstruire la sémantique et les paradigmes véhiculés par les médias occidentaux, opposer à l'approche générale et universelle qu'ont les médias pour atteindre les opinions africaines, les approches locales selon des supports similaires ou différents, comme le théâtre, comme la musique, comme des mises en scène comiques dans les rues et dans les lieux de passage. Quadriller l'espace public par des actes et des mots, par des signes et des sons, en vue de travailler à l'émergence de nouveaux sens en matière de politique ou en d'autres matières.

 

Mais ce qui nous paraît plus important, c'est le fait que la production de sens, au regard, de ces approches conceptuelles et expérimentales, deviendrait un enjeu politique, local et global. Il faudrait, par conséquent, arriver à démystifier l'information, à démasquer le fait qu'elle ne consiste pas en la mise en discours ou en image du réel pour le communiquer à autrui. Dans cette opération, ce sont d'autres enjeux qu'il faut considérer, à savoir influencer, faire croire, faire penser, ouvrir la bataille des discours. En sachant qu'elle entre aussi en droite ligne dans le sens des batailles politiques, géostratégiques, culturelles.

 

Informer sur la marche du monde, n'est pas une affaire de rigolade, ce n'est pas de la générosité démocratique, ce n'est pas de l'expression des opinions. C'est plus que cela. C'est, en dernière instance, transmettre un mot d'ordre culturel, cognitif, politique. Informer, comme le font les médias occidentaux à propos des conflits africains, c'est mettre en discours et en récit le déroulement du monde pour que celui-ci soit sous contrôle, soit orienté selon des désirs, selon des paradigmes, selon des intérêts.

 

Or, force est de remarquer que ces médias sont quasiment en position de monopole pour toutes ces fonctions de l'information. Je pense que la démocratie, que ce soit selon le pluralisme, selon l'information objective, ce n'est pas de parler à travers les médias, ce n'est pas de débattre, d'être dans une contradiction de vues.

C'est plutôt une capacité de déconstruction des schémas, des opérations de construction de sens, des modèles de communication. La démocratie doit commencer par l'institution du réel aujourd'hui; elle doit commencer par rediscuter les machines des consciences. Il faut que la production de sens subversifs par exemple devienne une tâche politique des individus et des groupes.

 

En d'autres termes, il faut s'affranchir des médias pour une nouvelle forme de communication, de non communication, de production de sens, j'allais dire. Est-ce que cela signifie qu'il faille éliminer l'acte sociétal de communiquer en tant que tel? Certainement pas, car c'est d'abord une fatalité pour les hommes vivant en société de parler et d'interpréter, ce que Deleuze a appelé l'interprétose et la signifiance illimitée. Signifiance et interprétose peuvent constituer les méthodes et les principes pour faire émerger une nouvelle communication.

 

De plus, la communication est l'une des facultés dont disposent les hommes pour produire du sens. Seulement il faut nuancer en précisant que cette faculté la production de sens n'est pas une opération innocente et neutre.

 

On a vu le long de cette réflexion à quel point communiquer et informer consistent à faire faire, influencer, à transmettre un mot d'ordre d'un genre politique, à construire le réel en vue d'en faire la composante du récit qui nous hante quotidiennement et historiquement. La critique de la communication et de l'information nous a permis de voir ce qui se cache derrière ce qu'on présente comme naturel et comme le seul moyen de créer du tissu socio politique. Nous avons essayé de mettre à l'épreuve l'idée reçue selon laquelle communiquer, c'est échanger, informer vise à la compréhension mutuelle, etc.

Il faudrait que, comme on en a fait avec l'économie, avec les rapports de production, comme avec les rapports politiques, comme on en a fait avec les rapports idéologiques, on replace la communication au cœur des nouveaux rapports socio-politiques.

 

Avec comme objectif non pas de décrire ce qu'on appelle le « com. » ou les histoires de liberté de presse, mais pour traquer les nouveaux modes de construction des récits contemporains, pour démasquer ce que les philosophes comme Habermas présentent comme le lieu par excellence de construction du vivre-ensemble, comme le lieu à partir duquel on élabore les garanties de la démocratie représentative et délibérative[70].

 

L'enjeu massif et général des pratiques médiatiques consiste en ceci: instituer le réel. Ce faisant, on fait, par excellence, œuvre de politique. Ce n'est d'ailleurs pas un hasard que dans l'histoire de l'humanité, plus les moyens de technique sont perfectionnés, plus leur gestion et  leur contrôle représente un souci politique pour tous les pouvoirs, politique comme économique, culturelle comme spirituel, etc.

 

Comment le réel est-il institué suivant notre corpus? Comme c'est un réel conflictuel, comment est-il construit par les médias qui intéressent notre propos? Telle est la question que nous allons traiter avant d'aborder le chapitre suivant. Nous précisons que nous allons nous inspirer de la critique faite par Michel de Certeau dans son ouvrage intitulé «  l'invention du quotidien » 1 art de faire.

 

Voici, comme balise de critique, quelques réflexions de Michel de Certeau: «  hier constitué en secret, le réel désormais bavarde... Il y a partout que nouvelles, informations... Jamais histoire n'a autant parlé ni autant montré... Les récits de ce-qui-se-passe, constitue notre orthodoxie; « taisez-vous » dit le speaker ou le responsable politique: « les faits sont là. Voici les données, les circonstances, etc. Vous devez donc... «  Le réel raconté dicte interminablement ce qu'il faut croire et ce qu'il faut faire. Et qu'opposer à des faits?»[71]

 

Certes, dans les propos de ce penseur qui dénonce par ailleurs le fait que la nouvelle « institution du réel est la forme la plus visible de notre dogmatique contemporaine », on sent le besoin de restaurer le sacré. Il faut indiquer au passage qu'il est jésuite. Mais le constat est juste et il rejoint ce que nous avons pointé du doigt, à savoir que ce fait de vouloir coute que coute informer et avec un bruit mondial, cache mal d'autre enjeux, qui ne tiennent pas aux valeurs relatives à la démocratie.

 

Le diagnostic nous paraît aussi intéressant en ce sens que l'acte de croyance aux choses s'est déplacé, il s'est sécularisé. Pour croire, il n'est pas besoin du sacré, mais du visible. Autrement dit il n'y a le croire que si le visible y est. Or, le croire articuler à un fait doit avoir une source d'invisible. Étant entendu que le non visible n'est en fait que l'un des modalités d'apparition même du réel.

 

Visible et invisible ne sont pas seulement des catégories du religieux. Ce sont des modes d'être ontologiques. L'être est ainsi fait. La part de visible et d'invisible, d'ombre et de lumière, sont deux éléments con substantiellement liés. Le réel ne s'offre pas aussi ostensiblement à voir, il n'est pas aussi béat que cela, il n'est pas facile à connaitre. L'exercice de connaissance est une épreuve qui implique donc qu'il y ait les deux modalités de surgissement de l'être.

 

Or, les médias changent cette modalité ou tout au moins donnent l'impression qu'il suffit qu'on informe ou qu'on montre pour que le réel soit admis,  pour qu'il surgisse avec tout son sens. En vérité, c'est une technique, comme nous l'avons déjà montré de construction d'un réel qui arrange celui qui est derrière le message. Nous avons également montré qu'avec la méthode de signifiance en mettant en œuvre des réseaux de signifiants, le réel est en soi un système de réseaux et qu'il faut le traquer selon la complexification du champ concerné par l'étude ou l'analyse.

 

Tous les systèmes de pouvoir religieux, politique et démocratiques ont pour obsession de se doter de façonner des « armées de croyants ». Il faut faire croire aujourd'hui par les médias. Hier, il suffisait d'éducation, de surveillance. Pour notre époque, on est entré dans la société de contrôle. Avec le contrôle, ce n'est pas facile de percevoir ou de sentir le « totalitarisme démocratique ».

 

En faisant croire, on fait faire aussi. Si bien que la simple information d'un médium n'a pas pour seul objectif de doter le citoyen d'élément de se faire une conscience politique. Elle vise aussi à faire faire. Du reste, l'objectif est d'autant plus facilement atteignable qu'on n'a pas grand-chose à opposer aux faits dont se réclament les médias.

 

Nous avons vu que les faits font l'objet de choix discriminant et tactique, que ces faits, par le travail de mise en discours, sont soumis à une fabrication du réel; que l'extériorité des faits vue sous la théorie des rapports de force de Nietzsche, sont des faits reflétant des rapports de forces[72], révélant la position socio politique à partir de laquelle tel peut ou pas poser des actes.

 

Autrement dit les faits sont les résultats des volontés et des désirs. Or, considérer strictement le fait, c'est suivre uniquement, c'est mettre uniquement en discours, les itinéraires de ceux qui dominent. Car ce sont eux qui font souvent les actes devant structurer nos vies et méritant attention.

De plus les médias, ont tendance à informer sur les faits dits majeurs, sur les faits susceptibles de marquer et de déterminer les vies des gens, sur les faits que les forts et les puissants produisent. Certes il est vrai que la compréhension du phénomène social passe par des faits choisis et déterminants.

 

Mais de là à se prévaloir d'une objectivité universelle à travers l'information factuelle, c'est se cacher derrière un principe pour en fait être le métalangage des pouvoirs, c'est refuser de voir ce qui est étouffé par le fait majeur, par le fait qui mérite le regard médiatique. Ce qui est caché, qu'est ce qui est plongé dans l'ombre et ce qui est projeté dans la lumière. Et pourquoi ce procédé, qui peut paraître dès fois inconscient. Je veux dire que le journaliste ne s'en rend pas compte parfois.

 

Les faits racontés, rapportés constituent la texture de l'événement pris dans le piège du médium.

Ainsi commence un processus de construction de la nouvelle figure de la légende, au sens de ce «  qu'il faut lire et dire ». Par le phénomène de redondance, les médias font le travail que décrit Michel de Certeau en ces termes:

« notre société est devenue une société récitée, en un triple sens: elle est définie à la fois par des récits (les fables de nos publicités et de nos informations) par leurs citations et par leur interminable récitation »[73] Il me semble qu'aujourd'hui on croit à ce que l'on voit ou entend par une sorte d'obligation et d'effet de contagion.

 

Alors qu’au début de la modernité, on établissait un contrat entre le voir et le réel, la vue et le réel. Ainsi, « ce renversement du terrain où se développent les croyances résulte d'une mutation dans les paradigmes du savoir: à l'invisibilité du réel, postulat ancien, s'est substitué sa visibilité. La scène socioculturelle de la modernité renvoie à un « mythe ». Il définit le référent social par sa visibilité( et donc par sa représentativité scientifique ou politique); il articule sur ce nouveau postulat (croire que le réel est visible) la possibilité de nos savoirs, de nos observations, de nos preuves et de nos pratiques »

 

Ce renversement introduit par ailleurs « le simulacre contemporain, qui est en somme la localisation dernière du croire dans le voir, c'est le vu identifié à ce qui doit être cru,-une fois abandonnée l'hypothèse qui voulait que les eaux d'un océan invisible(le réel) viennent hanter les rivages du visible et en faire les effets, les signes décryptables ou les reflets trompeurs de sa présence. Le simulacre, c'est ce que devient le rapport du visible au réel quand s'effondre le postulat d'une immensité invisible de l'Etre (ou des êtres) cachée derrière les apparences ».

 

Ainsi, les médias, de par ce renversement qu’ils provoquent, participent à la simplification, à la décomplexification du monde. Le réel redevient à la portée de tout le monde, en tout cas en apparence. Certes l'élément brut est donné aux gens pour qu'ils essaient de se faire une idée, mais il y a un fort potentiel de simplisme. Du coup, on est en droit de reprocher aux médias de tronquer la réalité, de réduire son épaisseur, de la rendre consommable, de la rendre croyable.

Toutefois, en suivant de Certeau, on a l'impression qu'il se soucie de la vérité, qu'il exprime une peur de se faire avoir dans l'acte de connaissance du monde. Mais la mise en récit du monde, sa mise en discours, dans le domaine de la politique qui est ici le nôtre, est plus de savoir comment et est-ce que ça fonctionne.

 

On s'en fout un peu de la vérité, si celle-ci est conçue comme ne se réduisant pas  à la concordance entre le verbe et le fait objectif, mais comme une catégorie qui implique le jeu des subjectivités. Et lorsqu'il est articulé au dire vrai, au besoin de rapport de domination, elle perd tout de son innocence, de son universalité, etc.

 

 

 Informer comme mot d'ordre et communiquer comme recherche du consensus démocratique: l'alternative pragmalinguistique

 

Le langage comme émission de mots d'ordre: la théorie de Deleuze de la pragmalinguistique, quel est l'ordre qui se cache derrière l'information – l'acte d'informer, comme  acte de donner les ordres – quels types d'ordre et quelle est la nature de cet ordre? - le mot d'ordre et le contrôle social – les ordres politiques idéologiques et stratégiques dans les faits d'information des médias occidentaux – la communication à la Habermas et selon le besoin  politique de consensus -  la question du dialogue politique et culturel comme enjeu de communication – démocratie et communication – l'idéologie de la démocratie comme motrice de la communication tous azimuts – etc.

 

Objectifs de ce chapitre:

 

Revenir sur la perspective consensuelle de Habermas dans la communication politique – revenir sur le monde commun – revenir sur l'éthique de la communication et donc le principe de l'argumentation – revenir sur la question de l'idéalisation de la communication par Habermas – revenir sur le côté pragmatique du langage – revenir sur le fait que la démocratie comme fondée sur la théorie habermassienne est un mythe- l'amélioration de la démocratie doit passer par une critique de la communication telle qu'elle se présente en ce moment – faut-il recourir à la communication des sociétés primitive dans la recherche des alternatives au schéma de communication classique?

Revenir aussi sur l'effet de propagande démocratique qu'entraine les médias dans leurs fonctionnement actuel, au regard des faits que nous avons abordés.

 

Habermas est l'un des philosophes, dans la lignée de l'école de Francfort, à entreprendre la critique de la nouvelle rationalité communicationnelle à l'œuvre à travers les médias. Si ses prédécesseurs avaient procédé à la critique de la raison instrumentale et capitaliste, ainsi qu'à la recherche de nouveaux possibles politiques libertaires, comme Herbert Marcuse, Habermas lui semble s'attaquer au phénomène de la perte de la rationalité politique susceptible de rendre aux citoyens ses moyens rationnels de prendre part à la construction de la volonté générale ou du vivre-ensemble.

 

D'abord, dans les années 68, sa préoccupation fut de restaurer l'agora, de restaurer l'espace public qui a été élaboré par le siècle des lumières. La critique socio politique qui constitue l'âme de l'espace public est décrite à travers son ouvrage « L'espace public », comme la faculté susceptible de donner les moyens rationnels à l'homme de prendre toute sa part au sein de l'espace public.

 

C'est dans ce sens qu'il a revisité le rôle de la littérature de ce siècle des lumières, de la philosophie kantienne qui a initié  la révolution copernicienne en matière de philosophie, lorsqu'il posa comme postulat décisif que: la raison n'a d'autre maitre qu'elle-même. Ainsi, la rupture d'avec le schéma religieux et irrationnel s'est faite. Dans ce sillage, Habermas cherche à montrer dans la littérature et dans la presse de l'époque, ainsi que dans les cafés de discussion politiques, comment émergea petit à petit le nouvel espace public.

 

Cette émergence est en fait l'œuvre de la nouvelle bourgeoisie qui rivalisait alors avec les féodaux. Seulement, Habermas ferme les yeux sur deux choses: d'abord le fait que l'espace public de la Grèce antique fut discriminatoire vis à vis des femmes et des esclaves et puis le fait que dans la création du nouvel espace public du 18è siècle, la bourgeoisies ne soit pas décrite comme une nouvelle force qui n'a fait que remplacer les féodalité, dans le rapport socio économique. Il n'y pas une idée de progression qualitative dans le sens de quelque modernité que ce soit.

 

Cette bourgeoisie a eu besoin de créer un nouvel espace public, parce que cette époque fut celle de l'expansion du capitalisme. Si on ouvre l'espace public à tous, c'est entre autres parce que la bourgeoisie a su faire éclater le politique, a rendu le marché comme étant progressivement le seul horizon, a su « démocratiser » et rendre ouvert le monde.

 

Expansion du marché a quelques chose à voir avec l'universalisme, avec la démocratie, avec la fin des féodalités, etc. On voit que dans le processus d'émergence politique de la bourgeoisie, c'est une nouvelle couche qui se pose sur celle ancienne, obsolète des féodaux, avec parfois quelques formes d'alliances tactiques. La démocratie et l'expansion du marché et de l'accès au bien commun répond en fait à une nouvelle propagation des forces sociales en vue de soutenir les nouvelles logiques de domination et de production.

 

Il n'en demeure pas moins que l'objectif de Habermas, fut de faire en sorte que l'espace public soit une affaire des hommes, des citoyens, libres et doués de raison, mais pas une affaire des médias lourds comme la télévision et la presse écrite. En fait le problème de Habermas, c'est la télévision qui, selon lui, serait soumise à la logique de la publicité et donc vassalise de ce fait l'espace public.

 

En nostalgique du verbe et de la rationalité  écrite, Habermas voit en la télé, la suprématie de l'image qui elle serait quelque chose  de négatif pour l'espace public, pour le procès de construction du vivre-ensemble.

En nostalgique de la conversation et des débats dans les cafés et à travers la presse écrite, Habermas estime que l'écriture comportait en tant que forme le potentiel de critique et de distance critique par rapport à la description du « Lebenswelt ».

 

Bien que l'espace public ait changé depuis belle lurette, Habermas poursuit sa restauration de la raison en théorisant l'éthique de la communication, ou la démocratie délibérative au travers des institutions et de la société civile.

Dans cette théorisation, force est de remarquer qu'il décrit l'acte d'argumenter comme devant obéir à des principes de rationalité et d'éthique de la construction de la vérité. Là aussi il fait fi de la dimension pragma-linguistique de la communication.

 

C'est à dire qu'il extrait le langage totalement de son côté socio linguistique, de son côté intrinsèquement politique, de ce qu'il est un enjeu de pouvoir. Je n'ai nullement la prétention de résumer la pensée vaste et complexe de Habermas, mais je veux juste dégager les grands axes de sa pensée en matière de communication pour rediscuter, à l'aune du nouvel espace public que constituent les médias aussi, les nouveaux modes de construction de ce qu'est le vivre-ensemble, de ce qu'est la démocratie, de ce qu'est la volonté générale. Ce serait intéressant à mon avis de voir comment, au-delà de l'espace public agora, de nouvelles manières de construction de l'espace se présentent elles?

 

Avec notre corpus des pratiques médiatiques, quelle est la rationalité selon laquelle l'espace public se construit-il? Comment notre méthode démasque-t-elle la démocratie et le vivre ensemble? A l'échelle médiatique quelle esquisse peut-on faire de la critique de l'espace public transculturel et transcontinental?

 

Plutôt que de voir en la télévision ou en la radio des formes de communication qui tuent la rationalité, des moyens de vassalisation de l'espace public, ce serait intéressant de voir comment se dessine de plus en plus les règles selon lesquelles une opinion se crée, un espace public se crée.

 

En effet, nous pouvons voir à travers notre corpus et les faits que nous avons examinés que d'abord le discours lui-même journalistique comme tout discours, prétend à la rationalité, mais celle-ci même pose problème, en ce sens qu'elle n'est que le reflet d'un rapport de pouvoir, qu'une domination de certains énoncés, qu'une manière de faire régner un type de vérité sur un autre, de faire advenir une subjectivité soumises à des règles de vie, à des conceptions du monde.

 

De plus, les énoncés que nous analysés montrent comment la forme de communication implique l'absence de réponse, la non réponse. Les faits et les récits qui en sont faits sont soumis  un métalangage. Ce métalangage est journalistique et consiste à la construction d'un réel différent de la réalité. Il consiste aussi à agir sur les gens, à façonner une vision du monde. Il y a certes une logique dans le discours, il n'est pas décousu, il est aussi objectif au sens de reflet de la réalité, mais si on articule cela avec d'autres facteurs comme les enjeux de la bataille du discours, surgissent trois choses: l'espace public que les médias prétendent mettre en lumière n'est pas démocratique par la forme déjà de communication, mais aussi par le fait que l'information et la communication soient des modalités d'exercice d'un pouvoir sans que cela ne soit discuté en délibérative auparavant – le « Lebenswelt » c'est à dire le monde commun fait l'objet de description déjà divergente et non consensuelle, parce que le choix des faits, ainsi que leur arrangement est de nature à empêcher le consensus – la construction du consensus ne se fait nullement à coup de débat, mais insidieusement à coup de mots d'ordre au sens où nous l'avons entendu dans ce texte .Ici, avec les chaines comme France 24 ou RFI, il ne s'agit pas d'un espace public national, mais d'un espace public qui se veut transnational et transcontinental.

 

Du coup, la forme de l'espace public diffère logiquement de celle de Habermas, en ce sens qu'il n'est pas confiné dans la catégorie de Nation ou de société civile. Et par conséquent, ce serait utile et obligatoire de voir les rationalités en œuvre, non pas en termes de modernité occidentale,  mais de rationalité assimilée à des cultures, à des conceptions du monde, à des schémas transnationaux. Le concept d'espace public deviendrait un concept transnational et transculturel. L'enjeu serait non pas de trouver le consensus entre les cultures, mais de voir comment se tissent les liens entre elles? De voir en quoi les médias jouent-ils un rôle de premier plan.

 

Voici quelques éléments de la rationalités de construction de l'espace public de ce type: l'idée que le monde serait commun – les faits sont le siège de la vérité – dire la vérité aide à la connaissance du monde et à l'action sur lui – le regard porté par les médias sur l'Afrique n'est pas innocent et neutre – les enjeux de ce regard et de cette perception sont le contrôle du monde, le récit et l'articulation entre les deux et les autres questions, comme l'économie, la géostratégie, etc. On peut remarquer que la finalité n'est pas le consensus, comme Habermas le pense, au sujet de l'espace public. Il ne peut pas y avoir de consensus, dans la mesure qu'il n'existe pas de gouvernance mondiale.

 

Avec la méthode que nous avons mise en œuvre dans ce travail, à savoir la signifiance dans les réseaux d'énoncé ou de signifiants en vue de voir ce qui se cache derrière le discours factuel du journalisme, il nous semble qu'il est possible de l'étendre aussi vers la critique de la construction du vivre-ensemble habermassien.

 

En effet, au lieu de confiner l'analyse sur la conversation et les règles selon lesquelles on établit la vérité et l'argument le plus convaincant, ce serait mieux de voir dans le discours les enjeux et de considérer l'acte de langage comme un acte socio politique par excellence plutôt que d'être un acte avec les structures syntaxiques, sémantiques, phonétiques, bref la linguistique structurale. Ceci implique le recours à la linguistique extra linguistique, celle qui articule le langage avec ce qui n'est pas langage, mais qui fait pourtant partie des éléments constitutifs de ce dernier.

 

Une fois ce préalable posé, on peut retenir que, selon la méthode que j'ai essayée de mettre valeur, le consensus risque d'être la prise de pouvoir d'un énoncé dominant, d'une position socio politique à partir de laquelle on parle. On sait bien, depuis les travaux des socio linguistes comme Weinreich, comme William Labov, que l'acte de langage est par excellence un acte social; que le langage doit s'affranchir de son approche structurale si l'on veut lui rendre toute sa densité et son épaisseur d'outil de production de sens.

Ce que Habermas oublie ou met de côté dans sa théorie de l'espace public et de la volonté générale, c'est que le langage sur lequel il fonde la pratique argumentative n'est une pas affaire innocente, il n'est pas un simple instrument d'expression et de formalisation de l'argument. Il est avant tout intrinsèquement lié aux réalités sociales, comme les tensions, les jeux stratégiques, les rapports de forces socio politiques, les positions à partir desquels on parle, ainsi que le statut qui autorise à parler.

 

De même, le paradigme autour duquel la conversation se fait est souvent la somme ou le reflet langagier ou discursif d'une domination politique, d'une prise de pouvoir dans les combats des discours et des postures du dire vrai. Si bien que l'argument lui-même n'est pas uniquement convainquant par sa pertinence ou par sa logique ou sa corrélation avec le Lebenswelt; il est aussi la traduction discursive d'une position socio politique, il est aussi le reflet du paradigme dominant au sein de la société à un moment donné de son histoire.

Il y a quelque chose de récurrent et sous- jaçant à l'obsession de Habermas dans la communication au sein de l'espace public. C'est l'aboutissement presque constant au consensus[74].

Ce qui fait de lui un des théoriciens de la démocratie, celle délibérative. Une démocratie un peu élitiste. Or, il est aussi possible et excitant de songer à l'expression de la différence, du singulier dans le processus de la communication. De même que l'anarchie. Dans ce type de situation ou de mode de vie, il y a une certaine richesse, les formes de lutte contre les pouvoirs ou de son inhibition ou encore de sa conjuration, comme ce qui se passe dans les sociétés dites primitives.

 

Il y a, à mon avis, plus de richesses dans l'expression des différences que dans la somme consensuelle. Seule la différence est porteuse de nouveauté, de radicalité socioculturelle et politique. Qu'est ce qui dans le langage, dans les situations de conversation à l'échelle interpersonnelle ou groupale aide à l'éclosion du nouveau, du singulier?

 

Notre hypothèse présuppose que notre texte n'a pas pour ambition d'enrichir la démocratie en formulant de nouvelles approches. Au contraire nous envisageons la critique de la démocratie. Cela à travers de brèves critiques: le consensus, l'opinion publique et l'espace public politique inspiré de celui de l'agora – la fonction propagandiste des médias, etc.

 

Le consensus est la finalité de la construction de la volonté générale suivant la théorie habermassienne de l'espace public. Il s'agit du consensus politique à l'échelle nationale ou groupale ou autre. Le consensus est le socle sur lequel repose la volonté générale ou le vivre-ensemble. C'est par la communication au sens d'échanges critique sur le Lebenswelt et en fonction des critères de logique et d'argument convaincant, que les hommes vivant en société décident des choses concernant les affaires publiques. On décide en fonction du meilleur argument et de l'intérêt collectif, commun. Or, comment définir l'intérêt commun et la décision argumentée?

 

Souvent la démocratie prétend aspirer à sauvegarder l'intérêt commun consistant en des biens comme l'Etat et le Wealthfare, concernant la protection et le partage des mêmes lois régissant les domaines économiques, politiques, des droits publics, etc. Seulement, la procédure par laquelle le bien commun est défini consiste en des élections et des débats certes au sein des institutions parlementaires, mais le modèle habermassien si élitiste n'est pas facilement applicable. Mais à l'échelle réduite de la société, c'est possible d'appliquer le modèle de la communication sur la base de l'argument convaincant en vue d'éclairer la décision collective. C'est cela qu'on appelle la démocratie délibérative, mais pas élective ou parlementaire.

 

Il nous semble que le consensus consiste certes à conjurer l'anarchie politique, mais je pense aussi qu'il tue la recherche de la différence. Il synthétise certes des avis divergents, mais le fait qu'il prétende devenir la référence démocratique semble à mes yeux quelque chose qui a un potentiel de despotisme.

Le principe à notre avis doit être les deux à la fois selon une temporalité de l'alternance: la recherche du consensus, et de façon systématique celle de la différence, du singulier, de sorte que le consensus ne tue pas dans l'œuf les tendances à la remise en cause susceptible de donner forme nouvelle à la trame de la société.

 

La recherche et la politique des divergences  doit être le point autour duquel doit graviter la démocratie. Ainsi  pourrait-on mettre en place une nouvelle démocratie, la démocratie à problématique et à thème, et non la démocratie arithmétique où on recherche la majorité. Cette démocratie arithmétique me semble contenir des germes d'un despotisme démocratique.

De même, elle  permet déjà de montrer que l'acte même de communication est un acte politique avant même qu'on en arrive à aborder les thèmes. Si bien que la critique de la démocratie consisterait, à notre avis, à revisiter l'acte de langage au niveau de la société. Quant à la critique de  l'opinion  publique et de l'espace public, elle s’articule autour de ce qui suit.

L'opinion publique est devenue plus une fabrication qu'autre chose. Une fabrication à l'actif des médias. Elle est une addition de voix sur une question posée par et en d’autres lieux. Des questions représentant des problématiques presque préfabriquées. En fait, on peut aisément remarquer que dans les questionnaires guidant les pratiques de sondage, les questions comportent en elles-mêmes les réponses. Ce sont les grands énoncés du moment qui se déclinent en questions. Or les grands énoncés sont déjà produits par des forces, dans un jeu de rapport de forces sur la scène socio politique.

 

Autrement dit, les questions sont biaisées. C'est à une sorte de redondance qu'on a affaire dans les pratiques de sondage en vue de déterminer l'opinion. Aujourd'hui, les médias et les agences de sondages sont les instruments de construction des opinions.

 

Selon Habermas, l'opinion dont il rêve, à l'image de celle de l'agora est une opinion moins de masse et plus d'élite. Elle ne serait possible que dans les conditions de pratique communicationnelle libre et rationnelle, dans l'échange critique et dans la capacité critique des acteurs prenant part au jeu socio-politique. De même, il ne peut apparaître qu'à la frontière de séparation entre société politique et société civile entre société religieuse  et groupes sécularisé, comme l'Etat et la Nation républicaine ou démocratique, laïc.

 

La fonction propagandiste des médias:

Sur ce point, la critique consistera à dévoiler le coté propagande de tout médium y compris dans le système démocratique. La propagande à laquelle je fais allusion n'est pas celle qu'on trouve seulement dans les systèmes totalitaires classiques, mais celle qui s'articule autour d'un énoncé dominant et des dires et actes de langage qui tournent autour de lui.

Ainsi de la propagande en faveur de la démocratie de bien des médias occidentaux, comme RFI. On a vu à travers des exemples de conférences nationales en Afrique, comment ce médium, de par ses informations bien qu'objectives, cherche à faire la promotion de la démocratie telle qu'il l'entend sur le continent africain.

Le fait de couvrir les élections ou tout événement, dans le milieu journaliste n'est pas un acte de  pure information, mais vise à donner de l'ampleur et de l'importance à cet événement. Autrement dit, le fait de parler en boucle dans ce médium, des expériences démocratiques ne vise pas fondamentalement à informer, car en parler une fois suffirait et en des termes simples.

Mais le médium passe en bouche l'événement et lui accordant de l'importance de par le fait qu'il faille en faire objet de discussion, de par le fait qu'il faille mettre en scène des jeux démocratiques. Au vu de tout cela, le médium en question fait de la propagande en faveur de la démocratie. Il profite en cela de sa position de centralité énonciative dans les discours qui circulent dans le monde.

Ce qui donne cependant l'impression que nous n'avons pas affaire à de la propagande, c'est le pluralisme médiatique ou encore l'attachement au factuel, plus au factuel qu'au commentaire par exemple. Il y a aussi le fait que le médium se veut le relais de divers points de vue.

Ainsi fonctionne d'ailleurs RFI. Seulement, avec ce que Lucien Sfez nomme la redondance des médias, la pluralité n'implique pas la différence, mais répétition avec des formes d'énoncés différentes. Je veux dire par là que ce qu'on entend sur RFI, on l'entend aussi différemment sur une autre chaine, par exemple France 24, et cela touche également les médias écrits.

La pluralité en fait ne fait qu'amplifier le phénomène et accroit le martellement opéré sur les opinions et sur les consciences.

L'attachement au factuel est un prétexte pour trouver une excuse aux subtilités propagandistes que je viens de décrire. Or ce factuel fait l'objet de sélections loin d'être fortuites. Pourquoi, en dépit de la multitude d'événements, les médias répètent-ils un fait précis en laissant d'autres qui pouvaient tout de même avoir la même importance. Certes cela s'appelle objectivité, mais on a là une preuve que le factuel n'est que prétexte pour que le journalisme soit gobé comme nouveau type de récit, comme notre orthodoxie, comme le dit de Certeau.

 

Du coup, on est loin de la conception habermassienne de l'espace public. Car celui ci inspiré de l'espace de l'agora athénienne, n'est plus valable, en tout cas empiriquement parlant. Sur le plan conceptuel il peut servir de paradigme à partir duquel on prétend restaurer la critique socio politique, on s'affranchit de la collision entre marché et médias dans le monde occidental moderne.

Je pense qu'il est nécessaire, pour penser la communication et le lien socio politique de procéder à une re-conceptualisation de l'espace public. Avec les médias lourds, on voit qu'on ne peut plus avoir la même approche de la critique du lien socio politique. Je pense qu'il faut un nouveau paradigme de l'espace public qui soit en mesure de s'articuler autour du contenu, c'est à dire le discours et de la forme, c'est à dire l'image, le mot ou la forme écrite. Il y aurait donc plus type d'espace public.

 

Loin de la recherche du consensus politique à travers ce re conceptualisation, on verra donc en quoi le processus de construction du vivre-ensemble est-il devenu complexe et groupal et typologique. On verra aussi comment le paradoxe de la dé-liason socio politique qu'impliquent les média dans une société de la communication tous azimuts, surgit sur l'ensemble de ce qu'on appellerait espace public.

 

En laissant les média communiquer sur le monde à notre place, en déléguant l'acte de communiquer, de mettre en récit le monde et de construire des discours-référence politique à notre place, on fait de la délégation communicationnelle. Sous ce rapport on est non seulement piégé, mais la principale machine de création de lien sociale n'est plus l'échange, mais le médium. En cela, les médiologues ont raison d'engager le débat entre technique et nouvelles formes socio politiques.

Sans être médiologue, il faut sortir plutôt de la conception élitistes et de dénonciation de la vassalisation de l'espace public par les médias faite par Habermas.

 

Il serait au contraire intéressant d'examiner les enjeux de cette nouvelle force technico communicationnelle. Car, de fait, ce qui représente l'espace public, n'a d'existence de nos jours que si le médium s'interpose entre les groupes, entre les lieux et les moments d'énonciation des choses. Le monde n'existe que parce qu'il est médiatisé. Dénoncer le phénomène n'a aucune utilité, mais montrer le mécanisme nouveau de construction de l'espace public, ainsi que le nouveau lien socio politique à l'œuvre me semble plus utile.

 

Par rapport aux médias internationaux d'audience internationale que j'ai étudiés dans ce travail, l'espace public est donc transnational. Nous entendons par espace public la chose commune, le lieu commun, sur lesquels des gens vivant en société énoncent des choses selon certaines règles en vue de construire la volonté générale.

 

Ce type d'espace public qu'impliquent les pratiques médiatiques est transnational, transculturel, trans-spatial, trans- stratégique. Il s'agit en effet de dire le monde au monde. Il s'agit d'élaborer des références idéologiques, comme la démocratie, pour le monde. En jouant le rôle de médiation et en contenant les contenus de cette fonction, les médias sont en eux-mêmes un espace public.

 

Ils ne permettent pas, de par leur structure, l'échange nécessaire à ce qui fait la propriété de la communication. Seuls, ils parlent aux gens; seuls ils construisent les schémas d'explication et de compréhension du monde; seuls ils entrent dans le jeu des rapports de forces politiques au niveau des nations et des cultures.

Ce type d'espace public, n'est pas celui d'échange, mais d'influence: « Écoutez nous, laissez-nous faire la communication, laissez nous vous dire comment est le monde et le récit pouvant donner du sens à vos vies » ainsi parlent les médias internationaux.

 

Sociétés primitives - alternatives communicationnelles et pragmalinguistiques: on peut jeter un regard sur les pratiques communicationnelles des sociétés dites primitives ou sauvages pour y trouver des réponses au besoin de formuler des alternatives au schéma de la communication que nous avons essayé de soumettre à la critique. Ainsi des sociétés indiennes d'Amérique du Sud décrites par Pierre Clastres[75].

 

Chez ces sociétés le politique réside moins dans la recherche du représentant que dans une pratique communicationnelle circulaire. Dans cette pratique, il n'y a pas de hiérarchisation ou d'affrontement des arguments, mais un tour de parole qui ressemble à un tourbillon de paroles, jusqu'à ce que la décision soit prise, de la façon la plus anonyme et presque « imperceptible » possible.

Il n'y pas la rationalité habermassienne de l'argument convaincant auquel il faut se plier. Dans la communication des sociétés dites modernes, l'argument convaincant est aussi le reflet de la hiérarchisation qualitative des idées, des positions sociales et des discours qui entrent en résonance ou en compétition. Ainsi, on a le discours des scientifiques, des technocrates et celui des profanes des gens ordinaires, mais c'est celui des premiers qui dominent celui des deuxièmes.

Dans les sociétés primitives, il y a ceci d'intéressant en matière de communication et qui consiste, en la circularité de la parole, en l'anonymat de la parole, en sa dimension symbolique.

À travers l'anthropologie nouvelle des années 1970, notamment l'analyse du pouvoir ou du politique dans les sociétés indiennes d'Amérique du Sud, on peut en retirer quelque chose de l'ordre des alternatives au schéma classique de la communication.

Il y a dans les procès de communication de ces sociétés, en vue de prendre des décisions, un caractère a-centré de la parole et de sa portée. On ne délègue pas la prise de parole, l'acte de s'exprimer, car il n'y a pas de représentation dans l'acte de parler.

 

Ce type de communication socio politique apparaît comme une efficace, puisque l'acte de langage a une forte matérialité, en ce sens que ses vertus magiques sont crues. En fait, l'effet magique et l'efficace du langage dans ces sociétés, on le voit aussi dans le langage performatif, dans les effets subjectifs de l'acte de langage, dans la peur qu'on éprouve dans la formulation des discours, dans le désir de canaliser et de contrôler tous les discours[76] au sein de la société de contrôle, bien décrite par Foucault et Deleuze.

 

On relèvera également que le procès de communication propre à ces cultures des sociétés dites segmentées l'absence de dialectique bipolaire entre deux interlocuteurs. On y remarque plus un enchainement des discours de tel ou tel interlocuteur, si bien qu'on a l'impression d'une absence de critique. La critique n'est pas absente dans ce type de communication, mais elle ne présente pas seulement une forme dialectique.

 

Les paroles s'enchainent, elles se superposent, elles tournent et se cristallisent ailleurs dans les symboles, dans une extériorité telle que personne ne puisse s'arroger le droit d'y avoir ou d'y exercer quelque souveraineté. Il n'y a pas non plus de possibilité de prétendre à quelque légitimité experte.

 

Dans ce genre de communication, on évite que les choses se re-territorialisent en une personne ou en une institution représentant l'Etat. Ainsi conjure-t-on les formes de pouvoir centralisatrices, ce qui rend la parole si libre, si  fluide, si indépendante, contrairement à ce qu'on pourrait dire des sociétés « anarchiques », dites sans Etat.

Sur les alternatives pragmalinguistiques, je crois qu'il est bon de restaurer l'efficace de la parole. C'est à dire de voir en chaque discours quelque chose comme un acte, comme tous les autres actes. Faisant, elle sera soumise à l'autorité, à la volonté démocratique, voire à la sanction. 

C'est la condition pour qu'on ait une conception pragmatique de ce qui est la communication. Nous sortirons ainsi de la conception de la communication comme un échange, comme l'opération de construction du vivre-ensemble. C'est certes là aussi la fonction du langage, mais il faut, à mon avis, qu'il soit intégré dans un cadre global de la communication comme une autre forme de rapport de pouvoir, de rapport politique. Avant même d'arriver au résultat consistant en une sensibilisation ou en une éducation, l'acte de communiquer est déjà, à la lettre, un acte politique.

Dire, c'est faire, ne concerne pas seulement des actes spécifiques de langage, mais concerne tous les actes. Quand on voit deux personnes converser, au fond ils se répètent. Et au fond il y a un désir même caché de faire accepter son point de vue par l'autre. Il m'est arrivé d'éprouver une certaine peur de parler, tellement mes interlocuteurs soit se voient en train de « se faire donner des leçons », soit de dévoiler leurs méconnaissances, soit de se faire dominer par l'acte de parler, soit de se faire soumettre à un comportement de docilité, etc.

En ayant une telle approche de la communication, on sort ainsi de ce dont se pare la communication des médias et celle qui se fait à l'échelle sociétale.

On pourrait aller loin en décelant ce qu'on cache en parlant, en informant, en montrant les conflits africains. Car le langage en tant structure n'a aucun intérêt sauf pour universitaires en mal de concret. Le langage et donc la communication a toujours quelque chose à avoir avec l'extérieur, c'est à dire l'environnement sociétal, les rapports socioculturel et politiques. Du coup, les nouvelles concernant l'Afrique dans les médias que nous avons pris comme corpus, si on les  examine en fonction de l'extériorité des opérations de communication, on se rend compte que ce qui est caché dans ce qui est dit, c'est, d'une part le souhait consistant en ceci: « laissez nous vous dire ce que vous devez penser » – en écartant certains faits au profit d'autres, par une opération de sélections, les médias nous disent que ce que nous ne disons pas est soit peu important selon notre agenda idéologique, soit il est dangereux pour notre plan de fabrication des consciences du monde.

Et même lorsque, dans des scènes interpersonnelles ou médiatiques de communication on se répète pas ou on ne se chamaille pas, il y a une hypocrisie de l'absence de tension, de conflit communicationnel. En vérité, le caractère lisse de ce type de communication cache mal un désir de séduction qui est aussi un mode de rapport socio politique.

L'approche pragmatique nous permet également de fendre les mots, les énoncés; de donner vie donc aux mots, ce qui permet de dégager l'épaisseur du monde décrit. Du coup, on se soucierait moins du schéma et du fait qu'on veuille qu'il fonctionne pour le bonheur de la démocratie du bavardage, que de la tension qu'il y a dans la communication, de la non communication qu'elle recèle, de la fausseté du caractère linéaire de la communication. Il faut par conséquent inventer un autre schéma qui s'appellerait la pragma communication. Celle qui ne déléguerait pas l'acte de communiquer, celle qui offrirait un outil épistémique en vue de revisiter la communication en général.

Avec un tel schéma, la communication cessera d'être perçue comme un procès d'échanges pour devenir un procès d'actions, de domination, de séduction, de fictionnalisation du monde, de production de sens, par toutes techniques, y compris l'affabulation.

Même dans l'échange, il y a des règles suivant lesquels il se fait. Exemple, les règles relatives aux mœurs, les règles relatives à la position socio linguistique à partir de laquelle on parle et on dit ce qu'on pense. Je m'explique. On peut dire par exemple qu'en démocratie, dans une cité tout le monde se parle, les  gens échangent, mais il y a des cercles d'échanges auxquels ne prennent pas part en même temps un ouvrier et un bourgeois par exemple. Ce qu'on dit, en fonction de la position sociale qu'on occupe peut avoir de la pertinence ou non, de la valeur, de l'effet ou non, etc. Il y a des actes de langage qui ont de la valeur moins par leur qualité intrinsèque que par le fait qu'ils soient émis à partir d'un lieu de pouvoir ou de prestige.

Si l'on rabat ce paradigme de communication aux médias, il serait intéressant de constater que ceux comme RFI ne sont pas là pour informer, mais pour agir sur le plan culturel et de la fabrique des consciences en faveur de la France et de ses réseaux stratégico- politiques. Prenons une information au hasard, dire que Deby est par exemple en visite à Paris, paraît ordinaire, mais pris dans l'ensemble des informations et de la pratique quotidienne de l'information, cela sert à maintenir le lien francophone avec un espace, cela sert à capter l'audimat, cela sert à donner une audience par  le fait que ce soit RFI, à un fait ordinaire. Qu'est-ce que cela aurait pu faire que d'informer les gens sur cette visite, si ce n'est de créer le lien, le pont entre la France imaginaire, celle qui agit dans le monde et ses amis et le reste du monde.

Les deux chaines sur lesquelles nous avons porté notre étude sont en définitive des instruments culturels au service de quelque chose de plus profond et de plus décisif que la propagation de la démocratie du droit d'expression. Avec le corpus de signifiants soumis à notre méthode élaborée suivant la philosophie de Deleuze, la critique de l'information et de la communication apparaît comme une tache et un enjeu de pensée pour le renouvellement ou la re- conceptualisation de la démocratie et des rapports de respect entre les peuples.

 

 

                                               Conclusion Générale

 

Cet essai arrive à son terme, du moins à quelques idées-force. Les faits communicationnels relatifs à la guerre en Afrique dans certains pays, produits par les chaines télévisuelles et audio nous apparaissent comme des faits-événements.

À ce titre, ils constituent des types de langage spécifique. Le discours journalistique ou médiatique vient comme un métalangage sur celui qui est produit par les hommes. Ce métalangage ne présente pas les mêmes propriétés que celui ordinaire, connu, celui d'ordre linguistique ou sémiotique.

Quel est le besoin qui sous-tend le fait de dire quelque chose sur ce qui est un genre d'énoncé? Le besoin de s'approprier le monde, les phénomènes, pour les nommer, pour  leur donner du sens. Outre ce besoin nominaliste, il y a le fait que l'acte de parler fait partie des différentes modalités de construction du lien socio politique et culturel.

On ne parle pas  gratuitement, notamment depuis que le capitalisme structure nos existences, depuis que même la merde est soumise à et est accaparée par la machine capitaliste. Rien ne se perd, tout doit avoir une utilité, y compris le fait de parler. Le journalisme n'échappe pas à cette loi du capitalisme tout puissant.

On a aussi besoin de parler pour prendre part aux récits qui rythment la vie des gens, les imaginaires et les croyances.

Dans les cas de corpus qui fait l'objet de cet essai, force est de constater que les chaines qui ont une vocation internationale ou mondiale ont la prétention de quadriller le monde, en y extrayant ce que les gens doivent retenir, savoir et comprendre. Les conflits africains et les expériences politiques qui ont fait l'objet de couverture médiatique étant des « langages », le fait qu'un autre s'y dépose relève moins de l'information que du besoin de produire du sens politique.

Car, il ressort de cet essai qu'informer n'est pas un acte de générosité démocratique et citoyenne. Loin de cette conception naïve, nous devons poser l'hypothèse selon laquelle, informer, c'est comme l'indique son étymologie, entrer dans un corps et y laisser une empreinte. Les cerveaux et les consciences sont des formes dans lesquelles il faut introduire, ingurgiter des mots, des images, des catégories, des schémas de perception et de compréhension du monde.

Il ressort également de cet essai que communiquer, comme l'indique son étymologie est certes une opération de mise en commun des choses et des discours, des éléments, mais l'enjeu de cette mise en commun consiste plus en un besoin politique et culturel de contrôle social.

Mettre en commun vise à créer une structure au travers duquel on fait glisser des choses comme, une vision du monde, un ordre politique. Par conséquent, il est intéressant sur le plan heuristique de sortir de la conception naïve de la communication et de l'information. Ce sont deux actes éminemment politiques, deux modalités selon lesquelles les machines des consciences jouent le rôle de construction des sens, d'orientation des esprits, de formation des modèles suivant lesquels les puissances ou les forces de toutes sortes du monde se livrent à des batailles du dire et du faire.

Cet essai a eu la prétention de procéder à une critique de la communication et de l'information. L'objectif semble atteint, dans la mesure où les analyses des discours et des réseaux de signifiants selon la méthode de signifiance inspiré de la théorie sémiotique de Gilles Deleuze, nous ont permis de découvrir que les médias et leurs discours constituent d'abord une centralité structurelle, un cercle de signifiance qui devient la caisse de résonance du monde. Ils constituent aussi une forme de rapport socio politique propice à la transmission d'ordre qu'à l'échange entre les gens au sein de la société. Le caractère linéaire et quasi irréversible de la forme de communication que nous avons soumise à la critique n'est cependant pas une fatalité.

En effet, au cours de cet essai, un besoin de constructions d'alternatives en matière de communication et d'information a surgi, mais il a abouti à une esquisse d'alternatives plus qu'à l'élaboration de nouvelle théorie. Ce, avec une certaine méfiance vis à vis de la théorie, puisque nous avons plutôt posé le projet de construction des alternatives en termes empiriques, en tant qu'expérimentation subversive et créative. Cette tache intellectuelle se poursuivra en d'autres occasions et avec d'autres personnes qui s'intéressent à la critique de la communication.

Outre ces résultats d'écriture à caractère plutôt abstrait ou théorique, le regard de l'Occident sur les conflits africains est un regard objectif au sens où il correspond factuellement à ce qui s'est passé. Le journalisme serait une tache consistant à rendre compte des faits tels quels. De plus en plus de gens veulent pousser le journalisme vers une place importante du commentaire et autres mise en forme discursive du factuel. Voilà une attitude susceptible de sortir de l'hypocrisie de l'objectivité du journalisme.

Il faut aller loin en démasquant le journalisme angélique et objectif. C'est ce que l'essai a tenté. Seulement qu'on soit clair tout de suite. Nous n'avons pas l'ambition de toucher à ce qui fait la condition majeure de la construction de la vérité, à savoir le fait, sa description objective, y compris avec des mots, symbole de notre subjectivité humaine. Ce que nous avons essayé de faire, c'est de voir ce qui se cache dans l'établissement objectif des faits. Cela a été possible lorsque des questions que voici ont été posées au début de ce travail: pourquoi choisit-on tel ou tel fait avec une posture discriminante des faits? Comment expliquer la manière de mettre en récit les faits, bien qu'ils soient en tant que tels, la garantie de l'objectivité? Qu'est ce qui explique l'ordonnancement ou l'agencement des faits, dans un journal télévisé ou parlé? Qu'est ce qui explique la parole bruyante du quotidien, ce qui fait  qu'on a envie de dire ce qu'est le monde de la façon la plus institutionnelle et systématique qui soit? Qu'est ce qui justifie le martellement dont certains faits ou événements font l'objet dans les médias?

Au vu de ces questionnements dont des réponses se trouvent énoncées ou parfois cachées dans les analyses précédentes, on voit combien, ce n'est scientifiquement pas intéressant de réduire le journalisme à l'objectivité; combien il est urgent, pour le renforcement critique de la démocratie, de procéder à la critique de cet épais nuage de fumée qu'est l'objectivité.

Je dois avouer que ce travail est un travail qui repose sur l'approche du philosophe de la déconstruction, Jacques Derrida. Une critique sans déconstruction risque de ne rien donner. Seulement ce n'est pas une dé- construction négative. Elle est une opération méthodique pour procéder à toute critique en sciences humaines ou sociales.

Ce que cache l'objectivité en effet, suivant les interrogations qui ont rythmé notre texte, c'est le fait qu'elle est une garantie psychologique et morale pour que ce que l'on dit soit acceptable et qu'on lui assigne la validité. Je crois que le fait de tenir de la façon la si obsessionnelle à l'objectivité traduit, d'une certaine façon, la volonté de vérité.

Il traduit également le critère du croire moderne. Jadis, le croire avait pour critère non pas le fait, mais la sacralité et surtout le jeu d'ombre et de lumière, de visible et d'invisible, de ce qui apparaît et de ce qui est caché. Aujourd'hui, la grille de connaissance du monde a changé.

L'objectivité journalistique cache aussi la garantie de manipulation, d'influence, de contrôle socio politique. Car, l'enjeu n'est pas tant, au vu des questions qui ont motivé la critique de cette règle journalistique, de dire les choses telles quelles, mais de quel fait et de quelle manière, enfin qu'est  ce qui explique leur choix biaisé.

Sans objectivité, on risque de ne pas s'entendre sur ce qui est vrai ou sur ce qui s'est passé, m'objecterait-on. Mais en quoi dire la vérité préoccupe tant les médias? L'objectivité cache en effet le désir de convaincre en vue de faire adhérer, en vue de préparer les auditeurs ou le téléspectateur à autre chose qui relève des agenda propagandistes de toutes sortes.

Les scientifiques, les juristes, les journalistes, les experts, les technocrates tiennent tous à l'objectivité comme garantie de vérité et de jugement juste. Seulement, quand un étudiant,  ou un journaliste décrit un phénomène social sans parti pris au nom de la science, au fond il travaille pour les instances de pouvoir, car les données qu'il recueille servent plus au pouvoir qu'à libérer les gens, servent plus à en faire des outils statistiques d'exercice du pouvoir. Lorsque le juge condamne par exemple un misérable sur la base des faits rien que des faits et s'appuyant sur les lois, on est certes dans le respect de la vérité, mais c'est stupide, quand on essaie de voir que le fait que le criminel vole ou fasse un délit est aussi lié à un ensemble de situations socioéconomiques. Des situations qui sont aussi des faits. Donc le problème c'est l'acte même de produire les faits, ou encore les rapports politiques.

On ne s'attaque pas à cette situation, car factuellement, c'est celle que les plus forts ont établie, selon l'ordre des choses. Ici, l'objectivité, et de ce point de vue, est une attitude conservatrice de l'ordre des choses, ainsi qu'une belle manière bourgeoise de dire le monde, de déterminer le monde, de faire les faits. Autre exemple, lorsque les scientifiques s'appuient sur les faits pour élaborer des théories et des vérités, on peut sentir, derrière ces faits, l'idée sous-jacente de quelle est la finalité de tel ou tel scientifique à un moment donné de l'évolution des sciences.

Quand un journaliste raconte factuellement comment les ouvriers sont cassés et détruits avec le phénomène de délocalisation des usines et s'arrête là, au nom de l'objectivité, il fait la promotion d'une objectivité de complaisance, une objectivité qui n'a pas pour effet d'éveiller. À la lumière de ces exemples, on peut réaliser à quel point l'objectivité journalistique est si suspecte.

Or, il nous semble que la critique de la communication et de l'information doit se poursuivre sur le terrain de la prise en compte sincère et ouverte de la subjectivité des journalistes bien qu'ils s'en défendent, ils passent leur temps à laisser entrevoir dans les faits médiatiques, des   traces de subjectivité: présenter les faits d'une façon et pas d'une autre, les agencer d'une certaine façon et pas d'une autre, opérer des choix biaisé dans la présentation des faits, mettre en récit les faits avec des catégories et des schémas, c'est faire preuve de subjectivité. Si la subjectivité est considérée comme ce qui constitue l'épaisseur empirique de nos perceptions, de nos  calculs, de nos agendas cachés, de nos sentiments, etc.

Les médias ne doivent pas avoir le complexe de reconnaître la subjectivité qui les caractérise fondamentalement. On doit introduire dans la déontologie journalistique et dans l'éthique de ce métier, ces éléments relatifs à la subjectivité. L'intérêt ne sera certes pas dans le fait d'informer, mais dans l'enjeu scientifique de faire en sorte que le discours journalistique, et tous les autres discours soient soumis à la critique, mais soient surtout l'objet de luttes politiques au sein de la société.

On doit voir en quoi dire le monde et décrire le monde doit cesser d'être le monopole des machines médiatiques uniquement. Dire le monde et offrir sa conception du monde, dire les faits doit aussi faire l'objet d'une préoccupation démocratique.  Oui, mais il y a déjà le pluralisme médiatique, me dirait on!!

Non, ce que je veux dire, c'est qu'il faut créer la subversion dans le fait de dire les choses, il faut proposer de nouvelles structures de communication; il faut recentrer l'acte de parler et de discourir au cœur des préoccupations de tout le monde, sans forcément que la véracité des choses dites ne soit garantie par quelque centralité médiatique. Ce que je veux dire, c'est que la signification et la production du sens ne soit pas déléguée à une machine qui nous représenterait, mais replacées dans l'acte citoyen et politique de construction du vivre ensemble.

Ce que je veux dire, c'est que la revendication de pluralisme des médias représente en elle-même l'enjeu de dire aux autres: « écoutez-moi, j'ai quelque chose à dire, j'ai une vérité, j'ai besoin de vous séduire ou de vous convaincre de quelque chose »

Alors, pour que cette revendication ainsi dépouillée de son affabulation, se démocratise, je pense qu'il est temps de réinventer de nouvelles manières de construire le vivre-ensemble, de nouvelles manières déconstruire les modalités actuelles de constitution des règles et des ordres politiques.

Les conflits africains et les expériences de démocratisation que les sociétés africaines ont connues, vus sous l'angle de RFI et de France 24, ont fait l'objet de faits médiatiques pour traduire le regard de la France, de l'Europe. Ils ont servi de prétexte pour que la France déploie sa vision du monde, son agenda stratégique et politique pour l'Afrique francophone.

En informant objectivement, on glisse le regard de la France, on glisse, le désir de la France de voir son pré-carré obéir à l'agenda caché ou connu de la France.

RFI a damé le pion aux médias nationaux pendant longtemps, parce qu'elle a joui d'une certaine liberté d'expression prise cependant dans l'étau de l'agenda de la diplomatie française, mais aussi parce que son espèce d'ubiquité et d'instantanéité, ainsi que sa capacité à s'affranchir du dictat des gouvernements africains, ont constitué des conditions propices d'action efficace et durable.

On entend derrière la voie de RFI ou de France 24 l'invitation à cesser les conflits, à ne pas les aimer, à les remplacer par les luttes démocratiques. On entend dans cette voie et dans ces images des deux chaines la diplomatie de la France, mais aussi les nouveaux axes de sa diplomatie et de sa géostratégie.

Un exemple que je reprends ici et qui n'est pas isolé, c'est lors des combats entre rebelles tchadiens et armée tchadienne régulière, on a vu comment dans le discours de RFI, il y avait en filigrane ou en écho patent, le discours du ministère français des affaires étrangères, comme pour montrer combien la France, au niveau de l'ONU est toujours prête à supporter son allié, Deby.

On peut remarquer comment, RFI insistait sur le fait que la France demande toujours au conseil de sécurité d'agir, de condamner, de préparer des actions. C'est comme si la France avait besoin, à travers RFI de dire au monde: « vous voyez, nous ne laisserons pas tomber notre allié et en cas d'intervention, nous aurons la caution morale et juridique du conseil de sécurité; par conséquent, les rebelles n'ont aucune chance politique et diplomatique de battre Deby » Oui, mais « nous avons aussi parlé des rebelles et de leur avancée ».

Mais cette façon de faire c'est toujours l'objectivité. Toutefois, ce n'est pas ce qui est essentiel, car le plus important, c'est quel est le mot d'ordre journalistique qui aura un effet, qui a de l'efficacité, et quel est l'information sur les rebelles qui nous permet de ne pas être traités de partisans de Deby, mais qui n'a aucune efficacité? Et sur laquelle des deux ont bassiné le plus les gens? La réponse est claire. Il suffit de reprendre les documents audio ou visuels à ce sujet pour s'en rendre compte.

Les conflits africains ont également permis, notamment pour les images de France 24, de faire de l'humanitaire, une nouvelle manière de construire la nouvelle diplomatie. Ce n'est pas fortuit que la France se soit dotée d'un ministre qui fut ancien humanitaire. Un humanitaire qui a inauguré le droit d'ingérence, qui a réduit, par le schéma devenu celui de tout le monde, de dépolitisation des conflits. Les médias notamment télévisuels ont tendance, dans les conflits africains à insister sur le sensationnel, sur ce qui capte l'audimat, sur ce qui suscite la compassion et la pitié, sur ce qui suscite le spectacle macabre. L'objectif, c'est de faire de plus en plus de humanitaire la nouvelle manière de quadriller géo stratégiquement le monde, en cachant l'impérialisme soft à l'œuvre.

Cette manière de médiatiser aussi en insistant sur les aspects humanitaires permet à l'Occident de se gargariser dans sa générosité légendaire. Une générosité nécessaire pour que les opinions intérieures acceptent non seulement la guerre, mais aussi pour que le donneur de leçon et maitre du monde continue d'agir et de soigner, de nourri le monde. Nourrir et soigner le monde n'est pas de la générosité, mais une nouvelle manière de dominer et de contrôler le monde.

Car, fondamentalement, le capitalisme, ne peut pas moralement et éthiquement être généreux. Il est fondé sur le profit, rien que le profit, il est le truc, le machin sur lequel tout s'accroche; même la mort est objet de commerce, soumise au délire capitaliste. C'est structurellement que le capitalisme ne peut pas être gentil et généreux.

Je ne veux pas dire que les gens ne sont pas gentils, mais ce que je veux dire, c'est qu’ils ont inventé un système déshumanisant, un système qui se lance depuis des décennies dans une folie dont seule la critique peut stopper. Une critique qui peut commencer par l'interrogation radicale suivante: qu'est ce qui dans le monde actuel, n'est pas et ne doit pas être vendable? Quel est la limite du capitalisme? Lui-même ou la pouvoir démocratique des peuples?

Les conflits africains que nous avons observés dans les médias  ont été analysés aussi par le discours des médias français selon le schéma dominant de la restauration de l'Etat, de la République et de la paix. Les médias ont peu servi de lieux d'une critique radicale concernant l'évolution des Nations africaines, concernant les rapports entre l'Etat et les sociétés, etc.

A l'intérieur de cette posture, force est de remarquer qu'à l'image de la diplomatie de la France, RFI a cultivé la politique de stabilité plutôt que celle du chaos constructif. Seulement, cette stabilité ressemble plus à la complicité conservatrice de la France dans son souci de ce que Xavier Verchave appelle la France Afrique.

Enfin les conflits africains et les expériences de démocratisation qu'a connues une partie de l'Afrique ont été connues, grâce entre autres à ces chaines françaises. Ainsi, elles furent et restent encore des actrices de taille dans la compréhension et dans la détermination des itinéraires politiques de pays dits francophones.

Mon souci n'est pas de savoir si c'est bien ou pas, si c'est juste ou pas, si cela renforce la démocratie ou pas, si cela renforce la paix ou pas. Il consiste plutôt à procéder à la critique de la médiatisation de ces faits politiques et humanitaires.

Ce que je veux montrer, c'est que la communication et l'information sont au fond des enjeux politiques, mais aussi non pas uniquement des modalités par lesquelles on éclaire les opinions ou qu'on crée les conditions de critiques sociales, mais aussi et surtout de véritables modalités de production de sens, de construction de repères dominants, de contrôle politique du monde et de diffusion des vérités. Ce, conformément à des visées mondialistes ou internationalistes.

Quant à l'espace public revisité à l'aune des médias, non pas selon le modèle de l'agora habermassienne, il est transnationale et transculturel, suivant les deux chaines dont nous avons examiné les pratiques communicationnelles et informationnelles.

Le vivre ensemble dans ce genre de critique des faits médiatiques ressemble plus à une mise à circulation des modèles de telle ou telle puissance. Il est un effort d'harmonisation ou d'homogénéisation de modèles de perception, les modèles politiques et culturels. La pragmalinguistique que nous avons utilisée pour procéder à la critique de l'espace public, la méthode de l'analyse des faits médiatiques loin des règles classiques du journalisme nous ont permis de voir comment l'espace public, comme lieu de construction du lien socio politique, est un foyer de luttes des discours.

Ici en l'occurrence on a affaire à un espace public mondial ou international. En son sein, il est plus question de modèles en circulation que d'acte de langage. La volonté générale nationale n'est pas de mise, mais une sorte de repères mondiaux. Pourquoi a-t-on besoin de repères partagés?

C'est entre autres pour que les relations entre les cultures et les nations soient basés sur des modèles communs. De même, vu le fait que ce soit des médias internationaux, l'enjeu est de rallier le maximum de pays à une idée, à un modèle, à un schéma d'action, à une politique internationale.

Pour ce qui concerne les médias français, outre la mission de promotion de la francophonie, il y a le besoin d'expliquer au monde les lignes majeures de la diplomatie de ce pays, ainsi que les agendas géostratégiques. Au sujet de la francophonie, il n'y a pas de relations directes entre le médium et la promotion de la langue française. En fait, la relation consiste en ceci: rendre la langue vivante, en la parlant tous les jours avec ceux avec qui on l'a en partage.

En revenant à la définition classique de l'espace public inspirée de l'agora athénienne, on peut inviter le lecteur à la re conceptualisation de l'espace public en tant que catégorie de pensée, mais aussi en tant opération concrète par laquelle on prétend construire le vivre-ensemble.

Car, si hier ce fut les journaux et les cafés qui constituaient les canaux, si hier ce fut les assemblées d'intellectuels et de bourgeois défendant l'existence de la société civile pour défendre les intérêts commerciaux et financiers, aujourd'hui il y a une massification des médias et même de l'espace.

Cette massification tient non seulement au développent démographique, mais aussi à l'introduction des mass médias dans nos vies quotidiennes.

Il ne faut pas par conséquent se montrer nostalgique de cet espace public athénien. Au contraire il faut procéder à la critique de l'actuel, celui-là qui est certes vassalisé par les médias comme le dénonce Habermas, qui reste le seul. Ainsi, on verra la mutation qu'il a connue, le long des siècles, ainsi que le fait qu'il se dilue dans les réseaux de communication.

On peut également retenir, à l'aune des nouveaux canaux, le fait que certes la massification fait disparaitre l'élitisme de l'espace public, mais aussi derrière cette massification, on peut toujours percevoir le discours dominant, et les modèles dominants, qui sont diffusés sous prétexte de démocratisation et de massification. En d'autres termes, l'élitisme de l'espace public n'est pas mort.

Il est perceptible dans le phénomène  consistant au fait que dans toute forme de gouvernement, démocratique soit elle, c'est une minorité qui gouverne, le reste n'étant en fait que la caution démocratique et la super chérie fondant la légitimité des actions que les minorités gouvernantes poseront.

 

 

                                  

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[1]    Au fur et à mesure de la puissance du marché dans la vie des gens, on passe d'une figure du citoyen politique à celle d'un citoyen principalement consommateur. Ce passage est le fait de l'effet du nouveau capitalisme. Et les médias en général sont également pris dans cette dynamique. C'est l'une de raisons pour lesquelles, aujourd'hui ce n'est pas tant le téléspectateur qui constitue le principal client des médias obéissant à la logique de l'audimat, mais ce sont les annonceurs. Seulement, il y a une illusion qui est entretenue dans le sens de montrer le contraire.

[2]    cf. Guy Debord, la société du spectacle, édition Gallimard, de la p. 9 à  p. 20 La notion de spectacularité est le caractère général de ce qu'est devenu le rapport social via la télévision. Cette caractéristique est de nature à marchandiser tout, y compris les rapports sociaux. La modalité selon laquelle les nouveaux rapports sont bâtis est telle que ce qui est extérieur au corps sociétal, le médium télévisuel, devient le nouveau mode de construction du réel.

[3]    Dans les cours au collège de France, notamment dans deux ouvrages que sont « l'ordre du discours » et  « l'archéologie du savoir », la volonté de savoir, la volonté de vérité est la modalité intellectuelle par laquelle les rapports de forces socio politiques sont vécus. La vérité est considérée à travers la philosophie de Foucault comme l'enjeu de taille dans la vie de la culture occidentale.

[4]    Sur le langage comme faculté éminemment politique, voir Hannah Arendt, condition de l'homme moderne, Calman- Lévy, traduit de l'anglais au français.

[5]    Mac Luhan, pour comprendre les média, Points, 1967, traduit de l'anglais,  les média chauds et froids, la différence qu'il établit entre les deux types de média est intéressante, en ce sens qu'on peut-on déduire les effets et même le fonctionnement du médium lui-même. Et du coup, « medium is messsage » se comprend différemment, que l'on ait affaire à la télévision ou à la radio. Au cours de cette étude nous verrons la différence de ces types de médias sous l'angle de la structure médiatique elle-même.

[6]    Gilles  Deleuze et Felix Guattari, chapitre quelques régimes de signe in Mille Plateaux, de la page 140 à 146, éditions Minuit 1980. Leur définition du régime de signe signifiant sur la base de la sémiotique linguistique est riche en possibilités scientifiques, puisqu'elle permet l'éclatement du discours, du sens, de connaissance de l'univers de la communication. La signifiance est le fait que dans le langage, ou ce type de sémiotique, le signe renvoie au signe et ne renvoie qu'au signe et ce à l'infini. Ce renvoi s'appelant redondance et l'infini de ce mouvement de renvoie et l'atmosphère amorphe animant l'infini, à la fois du langage et de la production de sens dans la société. Il est très important de retenir cette conception qui nous sert par ailleurs de cadre théorique à partir de laquelle nous mettons en place une technique d'analyse du fait informationnel et communicationnel.

[7]    Le concept de visagéité permet de matérialiser le signifié. Dans la folle redondance des signes, c'est sur ce corps visage que le langage et le signe trouvent une certaine matérialité. La Visagéité, comme signifié de tout ce renvoi est une conception nouvelle de la pragmalinguistique. Voir à ce propos  « quelques régimes de signes », in Mille Plateaux, ibid. p 146.

[8]    cf. Lucien Sfez, Introduction, in Critique de la communication, édition Seuil, p. 44,  Mars 1988 Novembre 1992. Ce schéma classique est mis en relation avec le schéma de représentation consistant en ceci: monde objectif – représentant légal – signe reçu. La critique faite de ce schéma consiste à montrer que l'Emeteur, en dépit du mouvement retour dans le procès de communication, reste maitre. Autrement dit, la remise en cause de la communication comme communion est un travail théorique intéressant. L'effet, c'est de se méfier sur le plan épistémologique de la communication, comme, le principe du politique et de la construction du vivre-ensemble.

[9]    C'est un philosophe dont les travaux en matière de communication en articulation avec la construction de la volonté générale fondement du système démocratique critique et citoyen, fait abstraction souvent des enjeux socio- politiques dans le langage, et partant, dans la communication. Il s'appuie sur l'argumentation et l'ensemble du dispositif institutionnel inspiré de la société civile pour prétendre mettre en place une pratique communicationnelle plutôt abstraite. Dans ses travaux, il y a une belle théorie de la démocratie, mais il y a une mystification de la communication. Les hommes en conversation, ce n'est pas pour s'introduire dans une éthique et une logique argumentative, pour trouver le consensus. En fait, converser et communiquer en politique, ressemble plutôt à une lutte, à des opérations de séduction, de faire croire, de tactiques langagières. C'est cela qui explique l'intérêt que l'on a d'aller au-delà de cette conception, pour voir que dans la communication, ce n'est pas un monde angélique, mais un monde assez obscure, de stratégie, de domination et de construction d'un réel qui est en relation avec d'autres univers.

[10]  Dans ses cours au collège de France, sur le pouvoir, il y a une idée forte et assez révolutionnaire en sciences politiques, à savoir que l'approche institutionnelle en vue d'expliquer le pouvoir ne suffit plus. De plus, le pouvoir n'est pas seulement dans la mécanique institutionnelle. Il est aussi dans une sorte de fluidité, un jeu de stratégie, un agencement d'énonciations, dans la vie ordinaire, dans les actes les plus minuscules sur toute l'étendue du corps social. C'est la conception microphysique du pouvoir. Dans le même sillage, l'auteur nous apprend que le pouvoir est en transite permanent, en circulation; il n'est pas fixe. Dans ses interstices, il laisse apparaître les rapports sociaux comme un tissu de micro pouvoir, comme un réseau de pouvoirs et non une centralité gouvernementale ou étatique. Une telle conception du pouvoir sert aussi à sortir des croyances rousseauistes du contrat social. Car, derrière le fonctionnement du pouvoir, ce sont des forces en relations qu'il faut décrire, et moins ce mou et fictif contrat social. Ainsi, est-il possible de faire une refonte de bien des disciplines politiques, à partir de cette approche foucaldienne.

[11]  Op, cit Gilles Deleuze.

[12]  Voir Jean Baudrillard, Pour une critique de l'économie politique du signe, Chapitre requiem pour les média, édition Gallimard 1972, p. 213; c'est une notion qui révèle l'une des techniques médiatiques dans la construction du réel. Les événements sont comme traités, et c'est cela le travail des média, de sorte que cela concorde avec d'autres enjeux, de production de sens, de description du monde. Ce que montre cette opération de cour circuit dans la pratiques des média, c'est que, sous prétexte de rendre compte de quelque chose, ceux-ci inventent une nouvelle réalité, celle qui mérite d'être crue et entendue.

[13]  cf. Régis Debray énonce, dans son cours de médiologie générale édition Gallimard 1991 différentes strates de média, du télégraphe à l'ordinateur, comme des sphères. Il les énonce selon une suite un peu évolutionniste, comme si le fait qu'ils se succèdent traduisait un progrès de l'humanité. Les différentes sphères sont appelées médiasphères, dans le sens de souligner les effets que ces média ont eu sur le rapport de l'homme au monde et à l'autre. Ce qui me semble intéressant, c'est l'approche médiologique qui met en relation techniques et manières d'être, type de relations socio politiques. Les technophobes veulent, dans la critique qu'ils font des technophiles comme Debray, que l'homme soit au  centre. Leur critique ressemble à une peur infondée d'une perte d'humanité, de capacité critique, nécessaire. Ce qui reste vrai, c'est que l'infrastructure a toujours un effet sur la société. Au lieu d'une critique négative, il serait intéressant d'examiner cet effet.

[14]  Dans son ouvrage, l'auteur met l'accent sur le fait que les média radiophoniques  et les liturgies politiques ont joué un rôle éminemment politique et psychologique. Ce que je retiens de ses travaux et que je retrouve dans cette étude, c'est que la propagande n'est pas terminée; elle a juste changé de visage et de mode de déploiement. Elle est devenue soft et participative. Autrement dit, le pouvoir se cache derrière les médias, mais c'est lui qui contrôle la société avec son alliance avec le marché. On n'a plus affaire à un totalitarisme en Occidental, mais au nouveau mode de surveillance, que les philosophes comme Foucault appellent le contrôle. Le viol des foules se poursuit, mais avec leur forte implication, et avec des techniques plus élaborées et, en fait, appuyées sur l'illusion du pluralisme médiatique comme corollaire de celui politique et de pensée.

[15]  Voir  Serges Tchakotine, le viol des foules par la propagande politique, édition Gallimard, collection tel 1952

[16]  Gilles Deleuze, Mille Plateaux, Minuit 1980 op. cit

[17]  Théorie de l'agir communicationnel, est un ouvrage de Habermas, théorie de l'agir communicationnel tom 1 et Tom2 Fayard, Paris 1987 et 1995, dans lequel il fait de la résistance en construisant une nouvelle critique socio politique dans le sillage de l'école de Francfort mais en re- sacralisant cependant la Raison, face à la la toute-puissance des médias, à ce qu'il appelle la vassalisation de l'espace public par les média sous contrôle du marché. L'agir communicationnel est une  nouvelle éthique politique devant servir la vraie démocratie, celle des citoyens. Seulement, dans notre texte, nous transformons le terme pour faire allusion à l'action médiatique, c'est à dire le fait d'informer, de communiquer, de dessiner un réel différent de la réalité ou qui l'amplifie.

[18]  Le code est, en dernier ressort, la chose implacable entre les mains des média. Le code en fait, c'est la structure même de la communication E – M – R., c'est aussi la manière dont le médium construit la grille d'information.

[19]  cf. Jean Baudrillard, Pour une critique de l'économie politique du signe, édition Gallimard, 1972, p. de 208 à 213. La critique Baudrillard trouve dans ce concept de « parole sans réponse », le tournent de la critique qu'il fait des média. Outre la structure technique de la communication,  le code, le modèle, il y a cette réalité caractéristique du fonctionnement des média, à savoir qu'ils parlent sans qu'on répondent directement, et même sans qu'on ne réponde tout simplement, en tout cas pas dans les mêmes termes et avec la même puissance de diffusion, selon la même structure de centralité et de rigidité. Les média fabriquent de la non communication, étant entendu que communiquer signifie échange réciproque. Ce mode de fonctionnement mass médiatique confère la toute-puissance aux mass média. Autrement dit, ce n'est pas tant le contenu de l'information, mais la forme dans laquelle elle est émise.

[20]  À propos de la haute définition des ondes de radio et de la puissance différentielle avec la télévision, voir Marshall Mc Luhan, Pour comprendre les média, édition Gallimard 1967, collection Points, de la p. 339 à la p. 350. le lien qu'il établit entre la puissance d’Hitler sur le mental du public est certes vrai, mais l'idée du prolongement sensoriel des facultés humaines est à discuter. Cependant l'accoutumance dont il parle par rapport à la radio est très probable, j'en ai fait l'expérience avec mon accoutumance auditive et la radio, dans la phase de somnolence.

[21]  Jean Baudrillard et Lucien Sfez sont deux critiques des média. Leur idée consiste, entre autres à voir derrière la structure classique de la communication, en fait une reproduction d'un rapport social sans échange, sans feed-back. Le deuxième a en effet  bien pointé du doigt le fait que la notion de communication rende compte d'une certaine religiosité politique; prônant la fraternité universelle, l'absence de luttes, l'entente mondiale grâce aux moyens de communication qui élimineraient les frontières et les limites spatio temporelles. Certes les nouvelles technologies de l'information et de la communication ont cet effet de réduire l'espace et le temps, mais toute l'illusion de liberté et d'entente via la communication dans le contexte de la mondialisation est de l'ordre de l'idéologie nouvelle de la communication. En cela, cet auteur fait une critique intéressante. La structure de la communication qu'il analyse se laisse lire comme le corolaire du lien qui définit la société capitaliste de consommation, de commandement, de contrôle, etc. En fait, sur le plan théorique définir la communication selon le schéma dont ils parlent, c'est entériner en fait un modèle de société.

[22]  Voir au sujet de ce modèle théorique de communication, Elihu Katz et Paul Lazarfeld, personal influence, Glencoe free press, 1955

[23]  Marshall Mc Luhan, op, cit.

[24]  La notion de mot d'ordre n'est pas à entendre au sens typiquement militaire, mais au sens pragmalinguistique. Elle est de Gilles Deleuze. «  L'unité élémentaire du langage – l'énoncé-, c'est le mot d'ordre. Plutôt que le sens commun, faculté qui centralise les informations, il faut définir une abominable faculté qui consiste à émettre, recevoir et transmettre les mots d'ordre. » cf. Gilles Deleuze, Postulats de la linguistique, in Mille Plateaux, édition minuit 1980, de p. 95 à p. 96. C'est une définition assez originale du langage qui démasque celle humaniste et naïve, consistant à voir en cette faculté que du positif et ayant une fonction communicative et informative. Il est important, pour l'étude que nous menons, de sortir de la conception angélique du langage, donc de la production du sens. Parler sert à autre chose qu'à communiquer ou à informer. C'est cela que les média montrent dans les faits journalistiques que nous allons examiner le long de ce texte.

[25]  Voir à ce sujet le colloque de Cérisy organisé autour du thème des média. Dans ce colloque l'auteur Baudrillard s'efforce de définir le fonctionnement des médias comme une opération de faire croire.

[26]  L'école de Francfort regroupe une variété d'auteurs, comme Adorno, Horkheimer, Herbert Marcuse, Anna Arendt. Elle n'est pas aussi homogène que l'on puisse penser. Cette école a eu pour axe de recherche une véritable critique de la raison instrumentale, la raison rationnelle, dont le coté horrible s'est manifesté à travers les horreurs totalitaires de l'Occident. Dans les travaux de cette école, il y a un effort de critique de la raison telle que héritée depuis des siècles. Ainsi, ont-ils dévoilé que la raison ne vise pas tant que cela le bien être, la libération de l'homme, l'éclosion de la lumière. De cette façon l'école a du mérite, à savoir historiciser la catégorie de Raison, en vue de travailler à son renouvellement selon de nouveaux enjeux de libération, de lutte, etc.

[27]  La question de la dogmatique en Occident est une expression utilisée par Pierre Legendre en vue de montrer en quoi tout le système du récit politique juridique et moral de l'Occident relève d'une dogmatique. L'Etat, la Nation, la Loi, les Interdits sont des catégories dogmatiques, notamment lorsqu'il les met en relation avec l'arrière fonds culturel monothéiste pour montrer progressivement comment ces entités ont émergé au cours de l'histoire de l'Occident. Le grand énoncé, n'est pas seulement une expression linguistique, mais il déborde même le langage pour se loger dans le système des mythes, des interdits, bref des grands récits. À propos de cette notion, voir Sur la question de la Dogmatique en Occident, Pierre Legendre, édition Fayard 1999

[28]  Lucien Sfez et Jean Baudrillard sont longtemps revenus sur la théorie de la communication pour en faire l'objet de critique à la fois idéologique et épistémique. Leur critique fait partie de l'école française de critique des médias, qui met l'accent beaucoup plus sur le côté idéologique tandis que l'école anglo-saxonne a tendance à se montrer empirique. De là,  il y a, à mon humble avis, justement plus de richesse dans la théorisation de la pratique communicationnelle, comme on le verra dans ce chapitre. Car il n'y a de théorie  solide et riche que d'une pratique empirique.

[29]  cf. Roman Jakobson, essai de linguistique générale, Paris Minuit 1963, de p. 87 à p.99

[30]  Cf Austin John Langshaw, quand dire c'est faire «  how to do things with words » Seuil Paris 1970, p. 183

[31]  Cf. H. C. Lasswell, « structure and function of communication in society » in the communication of ideas, edition New York, Harper and brother, 1948, p. 37

[32]           op.cit Elihu Katz et Paul Lazarfeld

[33]  Le langage naitrait, selon Deleuze, d'une opération allant d'un dire à un dire. Il faut trois éléments sans qu'il y ait de premier, pour qu'il y ait langage, discours, récit. Voir à ce sujet Gilles Deleuze, Mille Plateaux, édition minuit 1980, p. Au commencement était le verbe comme aiment bien le mentionner les Ecritures. En fait le Dieu monothéiste, à titre d'exemple, parle souvent à des prophètes analphabètes comme Mohamed et Jésus ou bègue comme Moise afin que du dire divin à celui humanisé, il n'y ait pas de témoin. En plus cela n'est possible, je veux dire le commencement, que sur un esprit non imprégné de signifiant. Et faut-il le rappeler, les prophètes disent toujours qu'on leur a dit et cela sans témoin.

[34]  Voir au sujet de ce modèle, Mac Com, Media Agenda Setting in a presidential election, Praeger 1981, ainsi que Using communication theory, Prentice Hall, 1979

[35]  Voir Barnlund, foundation of communication theory, p. 83

[36]  Michel de Certeau fait partie de ceux qui sont optimistes au sujet du rapport entre les hommes et l'environnement technique ou infrastructurel. L'art de faire serait cette faculté des hommes de détourner les objets et les choses que leur offre la machine de production industrielle, à des fins autres que celles prévues au départ. Ce faisant, les consommateurs font preuve d'astuce et recèlent de ce fait, un potentiel de subversion. La théorie de l'art de faire de Michel de Certeau nous sert à voir comment la toute-puissance des médias peut être d'une façon ou d'une autre détournée, dans l'acte de recevoir et même de reproduire ce qu'ils attendent des gens.

[37]  Voir à ce propos la première partie de Pour comprendre les média, Marshall Mc Luhan op cit. Cette formule est la matrice de sa théorie des média. Bien des critiques se sont attaqués, notamment en France, à cette formule, sauf les médiologues qui y voient, avec une certaine intelligence, le lien entre le matériel et l'immatériel, l'épaisseur de notre monde. Certes il y a quelques dérives de la part de cet auteur, il y a un grand intérêt épistémique à considérer cette formule. Car, on se rend compte aujourd'hui que le schéma de communication en tant que structure reflétant ce que sont non seulement les actes de communication, mais aussi les médias, fait lui-même le contenu de la communication. Ainsi, on ne peut pas, avec certitude, établir la différence entre forme et contenu. Les deux s'impliquent; c'est ce que  les détracteurs de M. Luhan ne semblent pas comprendre. Nous utiliserons pleinement cette formule pour les raisons avancées. Cette formule aide à dégager ce qui se cache en effet derrière les actes journalistiques de communication et d'information.

[38]  Enzensberger est un philosophe dont la critique du rapport de la gauche aux médias a permis de voir que, dans les médias, il y a un nouveau mode de production; il critique ainsi la négligence que la gauche intellectuelle a eue sur le projet de critique des médias. Selon lui, la gauche a tardé à intégrer dans la théorie de l'infrastructure et de la superstructure, les médias. Ainsi, il se lance dans le travail critique en établissant des parallèles entre classe dominante et classe dominée; producteur- entrepreneur et consommateur; émetteur – transmetteur et récepteur. Ce parallèle est intéressant, en ce sens qu'on voit, dans l'acte de communiquer, la construction d'un type particulier de rapports sociaux. Je pense qu'il faut ajouter à cette critique le fait que les médias doivent être appréhendés sous l'angle de ce parallèle, comme forme et non seulement comme contenu. La forme semble d'ailleurs épuiser le contenu, dans la pratique médiatique: la structure de la communication, le phénomène de parole sans réponse, la centralité médiatique dans la construction des nouveaux récits du monde, etc.

[39]  cf. Gilles Deleuze, Mille Plateaux édition Minuit, 1980, p. 96. Voici un passage éloquent de l'auteur à ce sujet: « le langage n'est même pas fait pour être cru, mais pour obéir et faire obéir. La baronne n'a pas la moindre intention de me convaincre de sa bonne foi, elle m'indique simplement ce qu'elle préfère me voir faire semblant d'admettre. On s'en aperçoit dans les communiqués de police ou de gouvernement, qui se soucient peu de vraisemblance ou de véracité, mais qui disent très bien ce qui doit être observé et retenu.... Spengler note que les formes fondamentales de la parole ne sont pas l'énoncé d'un jugement, ni l'expression d'un sentiment, mais « le commandement, le témoignage d'obéissance, l'assertion, la question, l'affirmation ou la négation... Une règle de grammaire est un marqueur de pouvoir avant d'être un marqueur syntaxique. L'ordre ne se rapporte pas à des significations préalables, ni à une organisation préalable d'unités distinctes. C'est l'inverse; l'information n'est que le strict minimum nécessaire à l'émission, transmission, et observation des ordres en tant que commandements »

[40]  Le caractère complexe du concept d'énoncé chez Michel Foucault consiste en ceci: «  les énoncés sont essentiellement rares. Non seulement en fait mais en droit. Ils sont inséparables de la loi et d'un effet de rareté. Dans l'énoncé, peu de choses peuvent être dites. Un énoncé représente toujours une émission de singularité. L'énoncé est l'objet spécifique d'un cumul d'après lequel il se conserve, se transmet, ou se répète. Le cumul est comme la constitution d'un stock, il n'est pas le contraire de la rareté, mais un effet de cette même rareté. » l'énoncé n'est pas seulement linguistique ni syntaxique, mais il est à la fois ce qui relève du langage linguistique, mais ne s'y réduit pas. Il transcende, comme qui dirait, le signifiant immédiat et les réseaux de signes. C'est cette voix, qui tout en se cachant donne du sens, aux mots et aux événements. Elle s'émet et apparaît rarement dans le travail de production de sens que fait l'homme à longueur de journée. Seulement nous l'utilisons dans son sens le plus faible, pas philosophique.

[41]  Les faits eux-mêmes comme des signifiants, voir Gilles Deleuze Mille Plateaux, Minuit 1980, de la p. 142 à la p. 144

[42]  Le terme est utilisé dans le milieu des spécialistes de la communication pour désigner le fait que la télévision fasse du visible une modalité presque d'obscénité.  Il en va ainsi d'Alain Gauthier, désastre politique édition Léo Scheer 2002; l'exhibition par le médium dans le fait d'informer, exprime  sa curiosité en fait le désir de tout dévoiler, de tout montrer, y compris ce qui ne peut pas l'être. C'est cette opération qui s'appelle monstration. Un néologisme, en quelque sorte!

[43]  Ce terme de mercenaires est celui qui est utilisé pour qualifier les opposants armés tchadiens contre le régime. Il sert surtout à glisser vers la lecture, consistant à dire que c'est un problème entre le Soudan et le Tchad en tant qu'Etats et non un problème politique interne à ce pays. Par le fait d'insister sur ce terme, on voit la guerre des mots à laquelle on se livre, au même titre qu'à la guerre réelle. Cette lecture donne tout le prétexte à la France de s’immiscer dans les affaires de ce pays, mais aussi de soutenir diplomatiquement le Tchad  dans les débats internationaux des Nations Unies.

[44]  Voir Michel Foucault, l'ordre du discours, leçon inaugurale au collège de France prononcée le 02 décembre 1970, édition Gallimard, p. 9-p.10

[45]  Extrait de l'ordre du discours, ibid.

[46]  Sur la vérité en relation avec le sexe, voir Michel Foucault, Histoire de la sexualité I la volonté de savoir, édition Gallimard, collection tel 1976

[47]  Un terme devenu populaire et emprunté à Xavier Verchave, un intellectuel français qui a toujours dénoncé les pratiques peu orthodoxes de la France dans ses anciennes colonies d'Afrique noire, ses magouilles et son influence peu soucieuse de grands principes et valeurs dont elle se réclame.

[48]  cf.  Hannah Arendt, penser la race avant le racisme in  les origines du totalitarisme, l'impérialisme, de la p 97 à la p 110, 1982, Fayard. Dans ce chapitre, la philosophe tente d'aller à la recherche des origines du racisme intra européen et de là développer les différentes couches politiques et sociologiques qui sont à l'origine de l'autre racisme, celui qui s'est déployé par la suite dans le monde, dans le sillage des conquêtes impérialistes de l'Occident. Ce qui est intéressant à retenir, c'est que le racisme a d'abord quelque chose de politique, avant d'avoir une dimension morale ou psychologique. En suivant cette histoire du racisme, on peut, avec l'auteur, considérer que le racisme d'aujourd'hui ne relève pas de l'ignorance, mais toujours d'un type particulier de rapport politique et socioéconomique entre les races vivant côte à coté ou pas. Nul n'étant naturellement raciste; celui-ci vient de la nature des rapports avec l'autre.

[49]  Ce philosophe a inventé en effet un concept celui  de monade: il signifie le fait qu'en chaque chose, le monde se trouve plié. Il y a de l'universel dans le particulier. Ce concept qui peut être mis en corrélation avec la notion de Nation-monde aurait pu inspirer la stratégie démographico citoyenne de l'Europe dans son ouverture au monde, dans sa capacité à contenir concrètement le monde, l'univers, et surtout de passer pour une puissance mondiale.

[50]  Dans le grand bruit du monde, il y  a une sorte de masse discursive qui, à son tour, ressemble à quelque chose d'anonyme, en ce sens qu'il n'a vraiment pas d'auteur. En son sein, il y a un croisement, un chevauchement, une superposition ou une dissimulation entre des discours. Le caractère anonyme de ce discours du monde vient du fait qu'on est entré, depuis la révolution copernicienne, en tout cas, en ce qui concerne la civilisation occidentale, dans la une phase de remplacement progressif du langage  de l'infini par le langage à l'infini. Il faut rendre hommage à la littérature, seul mode de connaissance qui  a rendu au langage sa liberté, tandis qu'en revanche, les Saintes Ecritures tenaient à le sacraliser à lui assigner une origine exclusivement divine.

[51]  Voir Hannah Arendt condition de l'homme moderne, Calmann-Lévy, 1961 et 1963, traduit de l'anglais par Georges Fradier de la p. 235 à la p.258

[52]  L'idéologie est un agencement de ce qui est discursif avec ce qui ne l'est pas. Ce n'est pas quelque chose qui serait de l'ordre de la superstructure, au sens où celle-ci n'aurait pas de matérialité. Au contraire, ce qui constitue le contenu de l'idéologie est, par excellence, quelque chose qui relève de la matérialité, comme la morale, les croyances religieuses, les images de la pensée, les rêves, les utopies, etc. Car, ces éléments s'expriment à travers le langage; or celui-ci est de l'ordre du corporel, du réel et du pragmatique, etc. On trouve cette approche ou définition du terme idéologie chez les tenants de la pragmalinguistique, des philosophes matérialistes comme Michel Foucault et Gilles Deleuze, etc.

[53]  Herbert Marcuse, comme les autres membres de l'école de Francfort, a tenté dans son ouvrage l'homme unidimensionnel, de dénoncer les dérives de la rationalité industrielle et capitaliste. Cette rationalité avait pour effet massif de produire un homme sous domination de cette machine de production, de cette bureaucratie et de cette raison instrumentale, dont la seule finalité est la production pour la production. Voilà donc que la liberté, en tant que lieu du possible, est en danger, si bien que la raison qui était censée la libérer devient le facteur de domination et d'aliénation de l'homme. Du coup, se pose la question de savoir quel nouvel horizon la philosophie doit-on inventer pour desserrer l'étau de cette rationalité destructrice de l'humain? Il faut dire que cette interrogation survient dans le contexte de l'après nazisme, où il fallait réfléchir sur comment la raison occidentale en est arrivée à des excès comme le massacre des hommes, des juifs, etc.

[54]  À propos du délire, Michel Foucault, Histoire de la folie à l'âge classique, transcendance du délire, Gallimard 1972, de p. 226 à la p. 286 Michel Foucault met l'accent sur l'aspect positif de ce phénomène, comme quelque chose qui nourrit toutes les actions humaines. De l'accumulation de richesse à la conquête du pouvoir, en passant par d'autres passions, le délire est le moteur de nos actions. Ce n'est pas une pathologie. L'intelligence de Foucault, c'est d'avoir été en mesure de sortir de la dichotomie raison, non raison pour traquer les mots et les sens, y compris dans ce qu'on peut appeler la folie.

[55]  Sur la paranoïa de l'Etat en général voir Gilles Deleuze, Mille Plateaux, chap.; appareil de capture, minuit 1980, de la p.528 à la p. 591

[56]  Savoir, pouvoir sont liés, en ce sens que, la production de savoir vise toujours à exercer un certain pouvoir sur un objet ou sur les personnes. Ainsi, et cela est intéressant, les savoirs des sciences humaines, en dépit de leur scientificité ou de leur côté révolutionnaire sont des savoirs au service des pouvoirs. Parfois les scientifique ne se rendent pas compte combien ce qu'ils produisent visent à renforcer les pouvoirs, à les affiner. La volonté si obsessionnelle qu'on les hommes de tout savoir cache mal plutôt un autre objectif, à savoir le contrôle socio politique. Foucault a eu l'intelligence de coupler savoir et pouvoir pour aboutir à quelque chose de déterminant pour les sciences humaines, à savoir le biopouvoir.

[57]  Cet ouvrage met l'accent sur les nouvelles gouvernances capitalistiques, notamment au niveau micro, c'est à dire le pouvoir symbolique. Il y  a, dans cet ouvrage, un travail critique du nouveau visage du capitalisme qui s'étend de l'argent au discours en passant par les nouveaux modes de travail et l'éthique contemporaine en matière de compétition entre forces économiques.

[58]  Ce qu'est une force chez le philosophe est ainsi explicité par Gilles Deleuze dans philosophie de la volonté, in Nietzsche et la philosophie, PUF, 1999, de la p.7 à la p.8

[59]  Le procédé de tricherie traduit, la finesse avec laquelle le passage d'un cercle à un autre, s'opère. Exemple d'un cercle religieux à un autre cercle. La tricherie n'est pas à concevoir au sens de faute morale, mais au sens d'intention de globalisation, de centralisation et de re -territorialisation de la logique de signifiance.  Il y a, dans la philosophie du mouvement et de l'événement de Deleuze, deux notions ou concepts qui se tiennent. C'est la territorialisation et la déterritorialisation, puis la re-térriterrialisation. Ce sont là des concepts suffisants opérants pour montrer combien tout est en mouvement et que l'opération de reterritorialisation est la tâche des Etats, des Centralités de toutes sortes. Cette opération traduit un rapport de pouvoir, mais elle est souvent suivie de déterritorialisation, qui signifie la rupture, allant dans le sens soit révolutionnaire, ou de rupture dans le procès d'assujettissement socio politique et culturel.

[60]  Cf. Gilles Deleuze, Mille Plateaux, minuit 1980, p.  Ces notions rendent compte de la condition humaine, assez triste au demeurant. Ceci est aussi un drame, que de vouloir tout le temps interpréter et  jouer dans le jeu de la redondance des signes. Si bien qu'il est parfois salutaire et paradoxalement salvateur de garder le silence, de ne pas avoir un jour à interpréter. En même temps, l'interprétation cache, quelque part, comme le souligne bien Foucault, la peur de la mort. On a, dans le langage, cette conjuration de la mort. Au sein du langage il existe un autre langage, celui qui dit « je n'ai pas envie de mourir, je veux continuer à parler », etc.

[61]  À la suite d'Austin, Pierre Bourdieu, ce que parler veut dire, Fayard 1987, a mis l'accent dans son ouvrage «  ce que parler veut dire » sur le côté performatif du langage, ainsi que sur l'acte de distinction dans l'acte de langage. Parler c'est agir sur le monde, c'est poser des actes politiques, c'est donner vie au rituel de différenciation ou de séparation. Parler, y compris dans le monde du journalisme, n'est ni fortuit, ni banal. C'est dans cette conception pragmalinguistique que l'on peut facilement percevoir le fait que les média fassent autant de « bruit » autant de récits actuels du monde.

[62]  À propos du concept d'image-mouvement, voir Gilles Deleuze, l'image- mouvement, cinéma I, édition Minuit, 1983

[63]  Selon Jean Baudrillard, la force du médium demeure dans le fait qu'il enchaine dans sa programmation des faits aussi variés que divers. Si bien qu'à côté du dramatique, il y a le ludique, et à côté du tragique il y a le commercial. Il y a justement 24 h, ce mercredi 12 mai 2010, j'ai suivi RFI au sujet d'un cas de corruption au Sénégal lors du journal Afrique, mais j'ai été impressionné par cette chaine, par sa capacité de passer, sans aucun commentaire ni développement sérieux sur un sujet aussi important, à un autre sujet, à savoir le fait que Youssou Ndour chante du reggae. Ce glissement est illustratif de ce dont on parle dans le schéma programmatique des médias. L'objectif, ou l'effet apparaît comme une opération d'étouffement de ce qui est plus important par ce qui est anodin.

[64]  Voir Jean Baudrillard, Requiem pour les média, in pour une critique de l'économie politique du signe, Gallimard Paris 1972, de la p. 216 à la p. 217

[65]  Voir Jean Baudrillard, pour une critique de l'économie politique du signe, de la p 223 à la p 228, Gallimard, 1972

[66]  À propos de l'hypothèse d'Umberto Ecco, cf. La Struttura, Bompiani, 1968.

[67]  Cette technique que la critique littéraire a découverte en analysant les œuvres, ce qui a permis de découvrir que dans les romans et autres, il y a plusieurs langages qui se superposent, plusieurs récits qui se côtoient. Tout livre est un Palempseste, en ce sens qu'il entre en écho d'une façon ou d'un autre avec un autre livre ou un autre discours qui n'est pas dans le livre. Nous sommes tous pris dans cette condition majeure et structurelle de la production du sens.

[68]  La visagéité est un concept deleuzien  consistant à indiquer le lieu et la manière dont la redondance des signes dans le procès de signifiance arrive à se cristalliser, à prendre corps. En d'autres, termes dans la trame de la signifiance, le seul moment où peut surgir le signifié, c'est justement la visagéité. Il s'agit de la surface d'expression de la signifiance. Exemple, notre visage est par excellence le lieu où se traduit presque toutes nos émotions, nos vies, nos vies minuscules comme majeures, voir à ce propos, Gilles Deleuze, l'image- mouvement Cinéma I Chapitre 6 l'image-affection: visage et gros plan, de la p 125 à p 144.

[69]  Voir Gilles Deleuze, Mille Plateaux, minuit 1980, introduction de la p 9 à la p 37. C'est le concept inventé en vue de briser trois choses dans la pensée occidentale: l'Un, les dichotomies binaires, les dialectiques, la verticalité en politique comme en pensée et la transcendance au profit de l'immanence radicale. On peut par ailleurs soupçonner un certain anarchisme dans l'application politique de ce concept.

[70]  Face à la crise du politique et surtout du rôle néfaste que jouent les médias, Habermas a nourri une obsession, celle de toujours restaurer la raison critique en matière de communication politique. Ainsi donc la forme dans laquelle cette communication serait est la forme délibérative. Il s'agirait de procéder à des discussions argumentées et puis sur la base de l'argument le plus convaincant, de réaliser un consensus sur la base d'une procédure délibérative. La critique que l'on peut en faire, c'est qu'il a une approche élitiste de la construction du vivre-ensemble. Cependant, il y a quelque chose d'intéressant dans cette démocratie délibérative, à savoir la réduction des schémas de représentation institutionnelle. On cesserait donc de confiner la démocratie dans les messes électorales et les joutes parlementaires, pour restaurer les scènes de discussion de niveau réduit mais de qualité probablement élevée.

[71]  cf. Michel de Certeau, l'institution du réel, p 271 à p 273, in l'invention du quotidien 1 arts de faire, Gallimard 1990.

[72]  La philosophie de la nature de Nietzsche a été brillamment exposée, mieux que bien des commentateurs par Deleuze en des termes qu'on peut trouver dans Nietzsche et la philosophie, précisément dans le chapitre premier intitulé le tragique et à la p 7, puf 1992. « L’objet lui-même est force, expression d'une force ». Ici nous assimilons les faits objets de médiatisation, comme des objets extérieurs donc des forces sur lesquelles un langage, un discours vient se poser.

[73]  Voir Michel de Certeau, l'institution du réel in l'invention du quotidienne 1 arts de faire, op cit.

[74]  Il y a une constante dans les œuvres d'Habermas: toute sa théorie débouche sur le besoin et l'établissement d'un consensus politique. Si bien que la communication est réduite à un échange, à une recherche de compréhension. Or elle est au cœur de querelles, de luttes, telle que nous avons essayé de la montrer dans ce travail. On peut donc dire ironiquement qu' Habermas rend un grand service à la démocratie, alors même qu'elle a besoin d'être soumise à la critique, en ces temps de crise, consistant en la dépolitisation des citoyens dans les grandes démocraties. Avec le consensus, Habermas restaure la conception classique conservatrice, à notre avis, de la communication socio politique.

[75]  Cet anthropologue a renouvelé la pensée politique en s'appuyant sur l'étude et l'analyse du politique dans les sociétés indiennes d'Amérique du Sud. On trouve dans cette étude le résultat qui consiste en la conjuration par ces sociétés, de l'Etat. Cela n'est possible, entre autres, que grâce à une pratique communicationnelle particulière, originale susceptible d'empêcher la centralité de parole et de discours.

[76]  Dans son cours inaugural au collège de France, Foucault souligne  le coté terrifiant du discours en ce termes « … et à cela quoi d'étonnant: puisque le discours- la psychanalyse nous l'a montré- ce n'est pas simplement ce qui manifeste (ou cache) le désir; c'est aussi ce qui est l'objet du désir; et puisque- cela, l'histoire ne cesse de nous l'enseigner- le discours n'est pas simplement ce qui traduit les luttes ou les systèmes de domination, mais ce pour quoi, ce par quoi on lutte, le pouvoir dont on cherche à s'emparer » voir cette citation à la p 12 du discours inaugural au collège de France, Gallimard 1971.